Dans un hangar perdu au cœur de la province de Liège, une belle endormie, sous une bâche poussiéreuse. Le voile se lève et révèle les courbes généreuses d’une Impéria de 1935. Nous sommes en mai 2026, cette voiture a près de 90 ans. Et son histoire est liée à la vallée de la Vesdre. Elle a été fabriquée à Nessonvaux, dans la commune de Trooz. Nous allons, ici, vous en raconter l’histoire.
Nessonvaux, petit village de la Commune de Trooz, en province de Liège. Le long de la Vesdre, une usine désaffectée. Des hangars, aux multiples toits pentus. Et les restes d’une piste d’essai, marquée par les affres du temps.
C’est ici qu’ont été fabriquées 15 000 voitures de la marque belge Impéria, autant de la marque Vanguard, ainsi que des Triumph TR2. L’usine employait des ouvriers venus de toute la région. Ils étaient réputés pour leurs compétences.
En 1958, c’est la fin de l’aventure. Depuis, la piste s’est, en grande partie, effacée du paysage. Ne restent que les deux virages relevés. L’usine, elle aussi, disparaît petit à petit, sous une végétation qui reprend ses droits.
En 1933, la piste entourant l’usine s’étend sur les rives de la Vesdre, où trois voitures en font le tour. Elle est longue de 560 mètres et on peut y atteindre la vitesse de 144 km/h ! En 1950, de nombreuses femmes font partie des quelques 748 membres du personnel de l’entreprise.
Dany Mosbeux habite dans le village de Nessonvaux. Il est passionné par la marque Impéria. Une bonne partie de sa famille a travaillé à la fabrication de ces voitures. Sa collection de vieilles photos est impressionnante. « En 1958, j’avais 10 ans, j’ai vu les dernières Vanguard quitter le village. » Il connait très bien l’histoire de l’usine Impéria. Et nous la raconte.
Des débuts à Liège
C’est en 1904 qu’un ingénieur inventif, Adrien Piedboeuf, né à Düsseldorf, crée à Liège la première voiture Impéria. Un curieux nom, pour une marque d’automobiles. Impéria, empereur, en latin, fait référence à Charlemagne, qui était originaire d’Aix-la-Chapelle, ville allemande toute proche.
Dès 1907, Adrien Piedboeuf s’installe à Nessonvaux, dans une usine érigée, vers 1850, par Henri Pieper. Celui-ci y fabriquait des armes, des canons, des vélos et des motos. Henri Pieper fut aussi l’inventeur d’une voiture hybride, à moteur pétroléo-électrique. Un précurseur des moteurs hybrides actuels.
L’aventure Impéria est alors lancée en bord de Vesdre. La piste, longue de 560 mètres, est construite en 1928. Elle permet de réaliser les essais des voitures. Les plus sportives peuvent y atteindre la vitesse folle, pour l’époque, de 144 km/h.


Le 11 octobre 1948, pour ses 21 ans, la princesse Joséphine-Charlotte (photo de gauche) reçoit une Impéria TA8 rouge, identique à celle de la photo de droite.
Les voitures Impéria présentent une ligne fluide, moderne. Les premières ressemblent à des Bugatti, les plus récentes à des Hispano-Suiza. En une quarantaine d’années, 15 000 Impéria seront construites dans l’usine de Nessonvaux. La dernière quitte la chaîne de production en 1949.
La guerre, la main-mise allemande, le déclin
L’usine Impéria de Nessonvaux a aussi connu une période tourmentée, pendant la guerre 39-45. Réquisitionnés par l’envahisseur allemand, les ouvriers sont forcés de réparer les véhicules de la Wehrmacht. Plusieurs résistants, membres du personnel Impéria, en profitent pour saboter les voitures et camions, qui tombent en panne à peine sortis de l’usine. Certains de ces valeureux ouvriers l’ont payé de leur liberté. Parfois même de leur vie.
En 1948, les équipes commencent l’assemblage de voitures Vanguard. Celles-ci arrivent d’Angleterre, en pièces détachées, par bateau, puis en train et enfin en camion. Les tissus de garnissage des sièges viennent des proches usines de filature de Verviers.
Les ouvriers montent jusqu’à 12 Vanguard par jour. En 1954, la marque Triumph rachète Vanguard. Des sportives TR2 sont alors assemblées à Nessonvaux.
En 1998, des passionnés réunissent, sur la piste d’essai de l’usine, une Impéria Course 6 cylindres SS (sans soupapes) de 1930 (à gauche) et une Triumph TR2 de 1954.
La pression de Triumph sur le personnel est importante. Dès 1956, beaucoup d’ouvriers quittent l’usine d’assemblage automobile. Ils retrouvent de l’embauche dans les ateliers mécaniques de Verviers ou Pepinster.
En juillet 1958, il ne reste plus que 34 ouvriers à Nessonvaux. Lorsqu’ils reviennent de vacances, l’usine est fermée. C’est la fin de l’aventure Impéria en bord de Vesdre. Triumph a quitté Nessonvaux, pour s’installer à Mortsel, près d’Anvers.
Une présentation au Salon de l’auto de Bruxelles, en 2013
Au début des années 2000, en 2008 précisément, une start up implantée au Sart Tilman, dans le giron de l’université de Liège, reprend le nom d’Impéria pour une nouvelle voiture. Elle est présentée au Salon de l’auto de Bruxelles en 2013. D’un style rétro-mod, aux lignes modernes qui rappellent l’histoire de la marque, cette Impéria électrique est présentée comme le renouveau du blason original. Le design de la voiture, autant extérieur qu’intérieur, a été réalisé par le Belge Denis Stevens. La commercialisation n’a, malheureusement, jamais débuté et la société Green Propulsion, derrière le projet, a finalement fait faillite en 2016.
Une Impéria sur la route… ou presque
Il subsiste quelques modèles Impéria qui roulent toujours. On en dénombrerait moins d’une centaine, tout au plus. Elles sont entretenues, bichonnées, par des passionnés qui les sortent avec parcimonie.
Nous en avons rencontré un, pas très loin de l’usine de Nessonvaux, où son Impéria Hirondelle a vu le jour en 1937. « Elle est équipée d’un moteur allemand, Adler, de 1100 cc, 4 cylindres, avec soupapes latérales. » Voilà pour les précisions mécaniques.
Dany Malempré a trouvé cette voiture dans le sud de la France, à Isle-sur-la-Sorgue. « Mais c’était plutôt un tas de ferraille qu’une voiture. » Avec beaucoup de patience et de travail, il l’a restaurée. Carrosserie, moteur, intérieur, tout a été refait.
Un travail qu’il a dû recommencer entièrement en 2021. Sa voiture, comme d’autres, à été submergée par les inondations qui ont ravagé la région. « Plus de 160 heures de travail pour tout nettoyer. Elle a failli disparaître. »
Dany est attaché à cette voiture, même s’il ne roule plus avec. « C’est quelque chose qui me tient vraiment à cœur. Mon père a travaillé dans l’usine Impéria. » Ses parents avaient une librairie à proximité. Les ouvriers passaient y chercher leur journal le matin. Dany était enfant. Impéria a toujours fait partie de sa vie.
Il regrette que la piste sur le toit de l’usine n’ait pu être sauvée, ni classée. Contrairement à la façade. « C’est une grande tristesse de voir l’état du site. Ça fait mal au cœur. » Il aimerait le voir renaître, d’une façon ou d’une autre.
En attendant, il continue d’entretenir sa vieille Hirondelle. Son rêve ? La voir dans un musée, briller sous les projecteurs et sous les yeux des visiteurs venus l’admirer.
Projet immobilier en souffrance
Derrière sa façade classée, l’ancienne usine dépérit à vue d’œil. Une société, Lamy Construction Group, a racheté le site, avec la volonté de le faire revivre. Valérie Creutz, pour Lamy : « Nous souhaitons, dans les prochaines années, valoriser ce site d’exception par la construction d’habitations, mais pas uniquement. Notre souhait est d’offrir à la commune de Nessonvaux une réelle plus-value par l’aménagement de ce site historique. »
Lamy Construction espère le soutien de la Commune pour faire avancer cet ambitieux projet.
L’usine Impéria de Nessonvaux disparait petit à petit sous une végétation de plus en plus envahissante.
Depuis le départ de Triumph, la longue agonie de l’usine n’a cessé d’en redessiner les contours. La piste a en partie disparu, il n’en reste que les deux virages surélevés. Le château-d’eau, qui alimentait les lieux en eau potable, s’élève toujours au-dessus des toits. Le site est désormais fréquenté par des urbexeurs, avides de friches industrielles. La façade a été classée, en 2008. Maigre consolation pour ceux qui espèrent toujours voire renaître ce site à l’histoire exceptionnelle.
Un webdoc réalisé par L’Avenir. Date publiction : juin 2026
Textes, vidéo et photos : Jacques Duchateau, sauf archives, collection Dany Mosbeux.
Développeur : Cédric Dussart.




















