Le sous-sol de Cuesmes, dans le Hainaut, est un vrai gruyère parcouru par plus de 180 km de galeries souterraines. Ce sont les anciennes carrières de la Malogne.

Le rendez-vous est fixé sur une esplanade à l’orée du bois de la Malogne, à Cuesmes, à quelques kilomètres de Mons. Sur les lieux, rien de notable, si ce n’est un monument aux morts et un petit bâtiment en brique rouge, percé d’une lourde porte métallique.

Celle-ci donne accès à un site unique en Belgique : les carrières de la Malogne, exploitées entre 1876 et les années 1920 afin d’en extraire de la craie phosphatée qui servait à fabriquer des engrais.

Une activité qui a façonné le site sur lequel veillent aujourd’hui Philippe Manceaux, son fils Nicolas et Éric Leblois, les trois fondateurs de l’ASBL Projet Malogne, nos guides du jour.

Casque vissé sur la tête et lampe torche à la main, ils nous poussent la porte donnant accès à un véritable labyrinthe souterrain : 180 km de galeries, réparties sous une surface de 67 ha. On y arrive après une descente de 100 mètres de long, inclinée à 12%.

« Ici nous descendons à 15 m sous terre et au maximum on peut descendre à 45 m, parce qu’on suit la couche de craie phosphatée, qui est inclinée. »

Un labyrinthe construit à l’explosif

Après quelques pas, Philippe nous arrête déjà. « Ici à droite, vous voyez des petites galeries de 80 cm. Elles servaient à réinjecter les déchets d’exploitation dans des galeries qui n’étaient plus exploitées pour qu’elles ne s’effondrent pas et pour décharger la surface. »

La Malogne, Philippe la connaît comme sa poche, et pour cause : cela fait quatre décennies qu’il y use ses semelles. « J’ai fait ma première exploration il y a 41 ans, quand j’étais jeune adolescent. » Le lieu n’a cessé de le fasciner depuis, et on comprend pourquoi, une fois arrivé au cœur d’une forêt de piliers.

Ce dédale a été façonné par deux moyens : à l’explosif et au nettoyage au pic.

Nicolas nous montre une trace de forage sur un pilier. « On déposait de la poudre noire et une mèche dans le trou de forage. On y plaçait un bouchon et une fois que tout était en place, il n’y avait plus qu’à faire exploser. Une fois le bloc tombé, les ouvriers carriers nettoyaient le tout, chargeaient et ça partait à la surface. »

Sur les parois des galeries, on aperçoit les coups de pic dont l’inclinaison indique dans quel sens elles ont été creusées. « À l’origine, ces galeries sont taillées en escalier. Ils commençaient par creuser le haut de la galerie et une fois les gros blocs détachés et concassés, ils descendaient d’un étage et ainsi de suite », poursuit Nicolas.

Éclairés à la lampe à huile

Sur ces parois, des traces noires retiennent également notre attention. « Ce sont les traces des crassets, les lampes à huile avec lesquelles les mineurs s’éclairaient. » Autres traces, celles d’une forge : « On voit encore des scories, soit les poussières d’une forge qui fonctionnait au charbon. » Autant dire que les conditions de travail étaient peu enviables.…

Au sol, de multiples traces de traverses rappellent comment les blocs de craie phosphatée étaient évacués, « par wagonnets tirés par des chevaux ».

« Le système de rail était très modulable et facilement transportable. Cela permettait de ne pas équiper de voies les 180 km de galerie. Quand on avait fini d’exploiter une zone, on démontait les voies et on les remontait ailleurs », précise Nicolas.

Une voie, reconstituée dans les années 1990 par un autre passionné du site, permet de s’imaginer à quoi ressemblaient les lieux il y a un siècle, en pleine activité. Tout comme certaines galeries dont le sol est recouvert de blocs détachés mais qui n’ont jamais été transportés vers l’usine en surface, sans doute à cause de l’arrêt de toute activité.

Pourquoi l’exploitation s’est-elle arrêtée ?

C’est au début des années 1920 (la date précise n’est pas connue) que l’exploitation minière s’est arrêtée à la Malogne.

À cela, plusieurs raisons. « Dans les années 1920, il y a eu la concurrence des carrières de phosphate à ciel ouvert au Maroc, au Canada… C’était plus facile et moins cher d’en produire là-bas qu’ici. »

Autre problème : « La Malogne touche la nappe aquifère de Mons. Au début, ça allait, on avait deux usines autour qui sortaient 50 m3 d’eau par jour. Mais comme nous sommes dans le Borinage, on a des mines de charbon en dessous, qui se sont progressivement affaissées depuis deux siècles. L’effondrement de ces galeries fait que la Malogne s’est fracturée, laissant passer l’eau et le volume à pomper a été multiplié par 1000 ! L’exploitation devenait trop onéreuse. »

Aujourd’hui, un lac souterrain immerge environ 30 % de la galerie. Ses reflets bleus, dus à la pureté de l’eau, offrent un spectacle inoubliable.

À noter que l’eau est toujours pompée pour maintenir le niveau de la nappe phréatique afin d’éviter que le village de Cuesmes ne soit inondé.

Crétacé, Seconde Guerre mondiale…

Mais la Malogne, ce n’est pas qu’un héritage de l’exploitation minière. « Elle sert aussi de refuge aux chauves-souris. En période d’hibernation, le site héberge plus ou moins 1 500 individus. C’est la deuxième plus grande réserve de Belgique. » Ce qui vaut d’ailleurs à une partie du site d’être classée zone Natura 2000.

Le site est aussi l’occasion de plonger dans l’histoire terrestre, comme lorsqu’on passe devant une faille de 65 millions d’années et qui nous rappelle que l’endroit était bien différent à l’époque. « On a du mal à imaginer qu’il y avait la mer ici », note Éric Leblois.

Des sédiments, ou encore des fossiles d’animaux du crétacé incrustés dans les murs, nous le rappellent.

Un peu plus loin, les mines prennent soudain de la hauteur, donnant l’impression qu’on a voulu y bâtir une cathédrale souterraine.

Durant la Seconde Guerre mondiale, l’endroit aurait servi d’abri à la population civile lors des bombardements de Mons. Des résistants auraient aussi trouvé refuge dans la Malogne.

… et champignons de Paris

On passe ensuite devant des galeries au sol brunâtre : ce sont des traces de crottin de cheval, utilisé comme fertilisant dans des champignonnières.

« Des années 1930 au début des années 1960, on a cultivé des champignons de Paris, avec du mycélium qui venait de la région parisienne. Le site réunissait toutes les conditions : le noir absolu, une température constante et l’absence de courant d’air », explique Philippe Manceaux.

De cette exploitation subsistent des cimetières de bouteilles, qui contenaient le mycélium, et des restes de chaussures, portées ici-bas par les éleveurs.

Faire connaître le site, le préserver et documenter son histoire sous toutes ses facettes, c’est ce à quoi veulent s’atteler nos trois compères, entourés de différents organismes scientifiques. Et ce afin de sauvegarder la mémoire d’un lieu qui semble avoir autant de secrets que de galeries.

«  La Malogne n’est pas dangereuse… si on la connaît »

En 2015, la Malogne a été le théâtre d’un effondrement massif de galeries sur un à deux hectares à proximité du chemin de fer Mons-Quévy. D’énormes cratères sont alors apparus dans un champ.

Cela ne signifie pas pour autant que les 67 ha de la Malogne sont dangereux. « La Malogne n’est pas dangereuse si on la connaît. » rassure Philippe Manceaux.

Mais à certains endroits, la Malogne peut être périlleuse. « Elle a été exploitée plusieurs fois, des piliers ont été amincis et des sols et plafonds grattés jusqu’à la limite par des concessionnaires qui savaient très bien que cela finirait par s’effondrer », poursuit Éric Leblois. L’eau érode aussi certains piliers. Enfin, la charge est aussi plus grande en certains endroits, la couche jusqu’à la surface pouvant atteindre 45 m.

Et de remettre en garde les potentiels urbexeurs en quête de sensations fortes : la Malogne peut vous coûter la vie quand vous ne la connaissez pas.

Un documentaire réalisé par