On les distingue au loin, surplombant les arbres qui les entourent. Ces curieuses antennes ont été pendant plusieurs décennies les grandes oreilles de la Belgique.

Un sentier qui court à travers bois, au milieu des ronces et des fougères. Ça et là des canettes de coca oubliées par des visiteurs indélicats. Des visiteurs un peu particuliers, des chasseurs de lieux insolites et oubliés : les urbexeurs. Ils viennent de l’Europe entière pour découvrir ce site qu’ils appellent Ground station. C’est la station terrienne de télécommunications spatiales de Lessive.

Au détour d’un bouquet d’arbres dense, une haute barrière a été déboulonnée. Un passage vers ce lieu interdit. Gardien, concierge, chien. Il n’est pas prudent de se perdre ici.

Quelques pas, puis les monstres d’acier s’élèvent, tournant leur paraboles vers le ciel.

Le 21 septembre 1972, la RTT (l’ancêtre de Proximus) pouvait s’enorgueillir d’inaugurer la première de ces antennes. La Belgique devenait ainsi un des 11 pays membres d’Intelsat, le fournisseur de services de télécommunications par satellites. Un an plus tard, en 1973, Intelsat, qui fonctionnait comme une coopérative, comprenait déjà 80 pays.

(BELGA ARCHIVES)

Le roi Baudoin et l’astronaute américain Alan Bean, membre de l’équipage Apollo 12, ont honoré de leur présence la séance inaugurale, au milieu d’une foule de centaines de personnes.
La station de Lessive, appelée communément RTT Lessive, mettait en liaison le réseau téléphonique national et l’espace. Elle fut un des maillons qui permettaient les communications téléphoniques internationales via satellites. Plus tard, des retransmissions d’émissions de télévision ont pu être réalisées grâce à ces paraboles.
Le coût total de cette première parabole avoisinait le demi-milliard de francs belges. Ce qui, à l’époque, fut considéré comme un investissement modeste, en regard de sites similaires ailleurs dans le monde.

« Allo le monde, ici Lessive. » Telecorama, journal d’entreprise de la régie des Télégraphes et des Téléphones, évoque RTT Lessive dans ce numéro spécial de 1972.

Au milieu de 50 hectares de bois

La station est implantée sur un domaine boisé de 50 hectares. Le lieu est choisi pour différents avantages : la cuvette naturelle, dans laquelle elle a été construite, permet une meilleure réception des signaux parce qu’elle met les antennes à l’abri du vent ; elle est à l’écart des grandes agglomérations, mais également des bases militaires et des lignes aériennes.

Lors de son inauguration, la RTT se prévalait déjà d’avoir respecté et préservé l’environnement et la forêt entourant le site.

Dans cette vidéo d’archives de la Sonuma, on découvre le chantier de construction de la première antenne.

Le site est alors ouvert aux visiteurs. On en compte jusqu’à 150 000 par an (ce sont beaucoup des écoles). Il y aura même un musée du téléphone. Un centre de formation aux technologies de la télécommunication, Technobel, sera créé en 1990 par Belgacom, le Forem et Win. Il existe toujours, mais a été transféré à Ciney en 2008.

L’ex-directeur du site raconte

François Depoorter a débuté sa carrière à Lessive en 1972 et en a été le directeur de 1998 à 2003, date de sa mise à la prépension.

Ingénieur technicien, il a dû suivre une formation de 6 semaines aux États-Unis avant de prendre ses fonctions à Lessive.

« La première antenne communiquait avec un satellite qui se trouvait à 36 500 km d’altitude, sur une orbite fixe au-dessus de l’Atlantique. Au début, elle permettait des communications téléphoniques avec quatre pays : le Canada, les USA, le Zaïre [ex-RDC] et Israël. », nous explique-t-il. La technologie à l’époque était analogique. Les circuits de la première antenne étaient refroidis à -170 °C, par un procédé de cryogénisation.

« Au début des années 90, trois nouvelles antennes géantes sont construites sur le site de Lessive. Une 5e suivra, ainsi qu’une multitude d’antennes de plus petite taille et une tour hertzienne de 52 mètres de haut. Prévue pour communiquer avec l’Asie via un satellite en orbite au-dessus de l’océan Indien, la dernière parabole géante est orientée différemment des quatre autres. »

Les cinq mastodontes font de 18 à 30 mètres de diamètre. Sur leur socle, jusque 300 tonnes d’acier culminent entre 22 et 35 mètres de hauteur. Outre les antennes, la station compte plusieurs bâtiments techniques et une immense cafétéria. Le style architectural, à l’époque futuriste, a admirablement bien vieilli. Les locaux, aux lignes épurées, sont dignes d’un décor de James Bond des années 70.

La fibre sonne le glas

« Cette technologie était coûteuse. Imaginez, en hiver, il fallait dégivrer les antennes avec des groupes électrogènes pour faire fondre la neige qui se déposait dessus. » Il fallait aussi constamment corriger leur position pour que le contact avec les satellites soit optimal.

François Depoorter évoque quelques vieux souvenirs de son époque à la RTT Lessive. Et surtout la fin de cette technologie devenue désuète. « Ce qui a sonné la fin du site, c’est la fibre optique. On a relié l’Europe au continent américain avec un câble sous l’océan Atlantique. » Moins coûteux et plus fiable, le câble a définitivement enterré les antennes. « Un autre câble part d’Espagne, fait le tour de l’Afrique et va jusqu’en Asie. » Le trafic via les antennes a fortement diminué et le site n’était plus rentable.

Quelque peu nostalgique, l’ex-directeur tient à préciser : « On travaillait avec un esprit de famille, on était peu nombreux, moins de 50 personnes. Tout le monde se connaissait. » Depuis, le site a été vendu et les antennes sont restées dans leur position de travail. Comme prêtes à reprendre du service.

Les Indiens

Entre 2008 et 2010, Belgacom (qui a succédé à la RTT) cède son site technologique, devenu obsolète, à un groupe de télécommunications indien, ORG Informatics Inc. L’opérateur belge reste propriétaire des bois aux alentours. ORG compte alors utiliser la station de Lessive pour permettre les communications entre l’Inde et l’Afrique et la diffusion d’émissions de télévision indiennes sur le continent africain. Mais la société fait faillite et le site est finalement abandonné en 2016.

Depuis, les antennes de Lessive font l’objet d’un projet immobilier controversé. Un promoteur gourmand et ambitieux, des riverains attachés à l’environnement et à leur cadre de vie et au centre, en guise d’arbitre, des autorités communales et régionales quelque peu embarrassées par un dossier particulièrement délicat.

Suivez la suite de cette saga immobilière particulière dans cet autre article

Un documentaire réalisé par
Texte et photos : Jacques DUCHATEAU sauf archives Belga
Photos aériennes : Mathieu Golinvaux
Développeur : Cédric Dussart