Ils sont abandonnés là, dans un bras de Meuse, depuis de longues années. Le Touriste 1 et le Ville de Dinant, deux bateaux historiques qui ont sillonné la vallée des décennies durant. En cette fin de mois de juillet 2026, nous les avons retrouvés et nous vous en racontons, ici, l’histoire.

Le Ville de Dinant dort sous un hangar flottant. Sa longue verrière cachée des regards indiscrets. C’est un bateau-mouche, comme on en voyait tant sur les fleuves d’Europe. Celui-ci a été mis en service en 1962. Il a transporté des milliers de touristes, ébahis de découvrir les merveilles de la Haute-Meuse, entre Dinant et Hastière.

Désormais laissé à l’abandon, il croupit sous une tôle chauffée au soleil.

Le Ville de Dinant périt, petit à petit, sous un hangar chauffé par le soleil. Dans les années 60, il passait fièrement devant le rocher Bayard et accostait aux différents quais de la ville.

Mais le bateau qui lui fait face, dans cette darse mosane, est encore plus fascinant. C’est le Touriste 1, l’aîné d’une fratrie d’une vingtaine de bateaux. Avec son bastingage ouvragé en fer forgé et ses grands escaliers, le Touriste 1 nous replonge au cœur des années folles, de cette période dorée où la Haute-Meuse accueillait le gratin de la société bruxelloise et flamande, avide de découvrir ces décors majestueux peints par Félicien Rops ou Paul-Godefroid Noël. Comme tant d’autres, ils venaient à Waulsort, à Anseremme, immortaliser sur la toile les reliefs sans pareils de la région.

Le Ville de Dinant (sous le hangar) et le « Touriste I » sont laissés à l’abandon dans un bras mort de la Meuse.

Naissance à Paris à la fin du XIXe siècle

Le Touriste I a vu le jour à la fin du XIXe siècle. À Paris. Michel Pitance était enfant quand ses parents l’ont racheté. Il en est désormais le propriétaire, depuis de nombreuses années, et il nous raconte l’histoire de ce fabuleux bateau.

“C’est un bateau qui date de 1886. Il a été construit pour l’exposition internationale de Paris. ” Cette expo, de 1889, a également légué la tour Eiffel à la postérité patrimoniale.

D’après Michel Pitance, pour cette expo internationale de 1889, une vingtaine de bateaux ont sillonné la Seine. On les voit encore sur de vieilles iconographies de l’Expo Universelle de 1900, comme celle ci-dessous, de Lucien Baylac, où l’on peut en repérer une douzaine. Le Touriste I a été construit en Belgique, à Ombret, au chantier naval des frères Jabon, qui n’existe plus.

Une vue de l’exposition universelle de Paris.

Tels les Vaporettos vénitiens, ces magnifiques bateaux transportaient les visiteurs de l’expo entre les différents sites.

Une fois leur époque parisienne révolue, six de ces bateaux ont été rachetés par une société namuroise. Ils ont vogué sur la Meuse, entre Liège et la frontière française, transportant les touristes par milliers. On peut encore emprunter l’un d’eux, le Mouche. Amarré à Dinant, il porte fièrement son année de naissance, 1899, en grands chiffres sur ses flans.

La particularité technique de ces bateaux, c’était leur motorisation : ils étaient mus par un moteur à vapeur. Une énorme chaudière qu’il fallait constamment maintenir à température.

Le Touriste I en est encore équipé, mais pour une raison bien particulière. “Un moteur diesel a été installé dans le bateau, après la guerre. ” C’est un GM, un General Motors, du même type que ceux qui étaient dans les chars de l’armée américaine. “Le moteur à vapeur est resté dans la coque, parce qu’il agit comme un lest et permet à l’embarcation de rester équilibrée. ”

Michel Pitance veille toujours sur son bateau, amarré dans une darse de la Meuse. Le grand escalier l’accueille dans la soute, où il peut contempler le moteur diesel et le moteur à vapeur.

Le Touriste I est classé comme monument historique. Et c’est bien là tout son drame. “Pour pouvoir encore être exploité, il nécessite de gros travaux, entre autres pour la mise en conformité des équipements de sécurité. ” Mais ces contraintes ne sont pas compatibles avec son classement. Dès lors, le vieux bateau, plus que centenaire, cher à Michel Pitance, dort et dépérit dans une darse de la Meuse. Michel aimerait lui trouver une nouvelle utilité, de préférence sur la Meuse. Mais il faudrait pour cela un petit miracle. Le bateau est à vendre. Avis aux amateurs passionnés… et fortunés.

Michel Pitance lance une dernière sentence : “Envoyer un bateau comme celui-là à la ferraille, ce serait un crime. ”

Que pourrait faire la Ville de Dinant ?

Richard Fournaux, bourgmestre de Dinant, connaît bien les bateaux de Michel Pitance. Il les a vus passer sous les fenêtres de l’hôtel de ville de la cité des Copères pendant de longues années. Pour autant, il est démuni face à cette situation. Les bateaux appartiennent à un privé et la Ville n’a pas les moyens financiers de les remettre en activité sur le fleuve.

“Je ne demanderais pas mieux de pouvoir les remettre à flot, retrouver une utilisation pour ces beaux bateaux, emblèmes de notre ville. Mais financièrement, la Ville n’a pas les moyens de supporter leur restauration. ” D’autant que les subsides régionaux, pour ce type de biens classés, sont passés de 95 à 75 % des coûts des travaux. Ce sont 20 % supplémentaires que la Ville de Dinant ne peut couvrir.

En 2026, le Mouche navigue toujours sur la Haute-Meuse.

Un autre Touriste en attente de restauration

Nous avons retrouvé un autre exemplaire de ces bateaux. Le Touriste IV. Racheté à Michel Pitance par un amoureux des belles mécaniques fluviales.

Ce bateau est un peu plus récent que son aîné dinantais. Il date de 1907. Et il a gardé intact l’équipement qui était le sien lorsqu’il naviguait sur la Seine.

Il est en cale sèche, au port de Seilles, près d’Andenne. C’est le patron du chantier naval Batia Mosa Group qui a eu un coup de cœur pour ce vieux bateau.

“Il est classé, lui aussi, nous explique Vincent Roelands qui nous accompagne pour une visite des lieux. On a un gros projet de rénovation de ce petit bijou. Mais ce n’est pas un chantier urgent pour nous. D’autant que l’on n’est pas à l’abri de mauvaises surprises lorsqu’on l’ouvrira. ” Le Touriste IV est dans son état d’origine, avec les boiseries et les garde-corps d’époque. La difficulté est de le rénover à l’ancienne, avec les méthodes artisanales qui respectent le vécu et l’histoire du bateau. Un travail qui doit se faire sur mesure, pour répondre aux injonctions patrimoniales particulières.

Le Batia Mosa Group s’est spécialisé dans les moteurs hybrides et/ou électriques pour bateaux. Et même pour des gros bateaux. Le projet est donc d’équiper le Touriste IV d’un moteur électrique. Le futur usage de ce bateau est déjà tout trouvé : ce sera une vitrine du savoir-faire wallon. “Pour mettre en exergue une mémoire de l’industrie wallonne et des talents actuels. Il servira aussi pour des réceptions ou autres festivités. ”

Thibaut Évraud travaille au chantier naval andennais. Il a un œil sur le devenir de ce beau bateau. “Mon bébé ? Non, c’est le bébé de nous tous, ici. On espère le remettre à l’eau et lui offrir une seconde vie. Il date de 1907. ”

Avant de se lancer dans une (très) coûteuse restauration, il a fallu faire un état des lieux et déterminer ce qui sera gardé et ce qui sera reconstruit. À l’identique. Le tout sous la supervision de l’AWaP, l’Agence wallonne du Patrimoine. Rien que pour l’acier, la coque, les garde-corps, Thibaut compte une équipe de trois ou quatre ouvriers pendant… un an et demi !

Le défi sera donc de l’équiper d’un moteur électrique. Ce qui permettra un confort supplémentaire. “Il pourra naviguer sans bruit, dans des conditions très propres. Cependant, vu son classement et les normes de sécurité actuelles, il ne pourra plus emmener de nombreux passagers. ”

Le Touriste IV, en projet de restauration à Andenne, sur le chantier naval Batia Mosa Group.

De la Seine à la Meuse, de Paris à Dinant, les bateaux Touriste I et Touriste IV ont une belle histoire, une vie bien remplie, faite de courts voyages qui, à l’époque, passaient déjà pour de grandes aventures. Ils ont fait découvrir les superbes panoramas de la Haute-Meuse à des milliers de touristes. Peut-être même des millions. Heureusement, des passionnés veillent à ce qu’ils ne disparaissent pas dans un méandre perdu du fleuve.

Un webdoc réalisé par L’Avenir. Date publiction : juillet 2026

Textes, vidéo et photos : Jacques Duchateau, sauf archives D.R.

Développeur : Cédric Dussart.