Méan Motor Engineerring. Derrière ce nom un peu intrigant, se cache une marque automobile belge qui est passée quasi inaperçue au cœur des années 60-70. Et pourtant, ces curieuses autos ne manquaient pas de charme.

 

C’était un rêve un peu fou. Le rêve d’un jeune Liégeois, Jacques D’Heur. Il voulait construire des voitures. De préférence des voitures de sport. Parti de trois fois rien, il est arrivé à ses fins. Les voitures Méan ont discrètement traversé les années 60-70 et certaines font encore la joie et la fierté de leur propriétaire.

Laissez-nous vous raconter cette épopée fantastique.

Des débuts à Liège

Jacques D’Heur, adolescent d’une quinzaine d’années, rêve déjà de construire sa propre voiture. Il s’achète alors une BMW 320 d’avant-guerre. Il la démonte, la remonte et apprend avec elle les bases de la mécanique. Après un incendie qui détruit partiellement la voiture, il remonte dessus un moteur Porsche.

Au fil de ses études, il part travailler en Italie, chez Scaglietti, alors fournisseur de carrosseries pour Ferrari. Jacques est polyglotte, il sert surtout de traducteur mais est payé au lance-pierre. Il décide un jour d’amener à Modène sa voiture. Enfin, plutôt son châssis roulant nu BMW avec moteur Porsche. Il revient à Liège avec une belle carrosserie de Ferrari 500 TRC assemblée dessus.

Il n’en faut pas plus pour le décider à fabriquer ses propres voitures.

Dans un atelier de Cointe, il construit ses premiers châssis tubulaires. Il y installe des carrosseries en polyester.

Petit à petit, le projet grandit. Il doit déménager dans un premier temps aux abords de la gare des Guillemins, puis finalement dans la propriété familiale de Méan, près d’Havelange.

Il crée son premier modèle, la Sonora. Un châssis tubulaire avec carrosserie en polyester sur lequel on peut greffer divers moteurs, boîtes et ponts issus de NSU, Simca, R8, Ford… Le moteur est installé en position centrale arrière. L’intérieur est fait d’une seule pièce de cuir sur laquelle sont posées les galettes des sièges. Rudimentaire.

C’est ce que l’on appelle à l’époque des kit cars. Concept venu d’Angleterre et qui consiste à fournir au client une voiture à monter soi-même. On peut bien sûr également acheter une voiture complète, tout en choisissant ses principaux organes.

L’amicale des passionnés

L’Amicale Méan Motor Engineering regroupe de nombreux passionnés autour de la marque. Ils se sont donné pour mission de retrouver un maximum de voitures. Daniel Dodeur est un des fondateurs de ce club : « On a recensé environ 35 voitures en état de rouler. Nous en avons retrouvé en Allemagne, en France, au grand-duché de Luxembourg, en Australie, au Danemark, en Finlande et même en Amérique du Sud. » Un défi que les amoureux des Méan relèvent avec passion.

Parmi eux, il y a Sylvestre Bennici. Il est le propriétaire d’une Sonora blanche désormais équipée d’un moteur Alfa Roméo. Sylvestre faisait partie de l’équipe de Jacques D’Heur, il était soudeur. Du haut de ses 82 ans, il nous emmène sur les petites routes de la région d’Havelange.

En voiture !

Changement de nom

Parties de Liège pour finalement s’installer dans le Condroz namurois, les voitures de Jacques D’Heur devaient initialement s’appeler Aquila (comme la ville italienne). Un hasard leur aura finalement donné le nom de Méan : un transporteur qui acheminait une voiture sur un circuit a écrit Méan sur la feuille de livraison. Le nom est resté.

Au fil des années, Jacques D’Heur proposera différents modèles : un buggy à la silhouette angulaire plutôt ingrate appelé Liberta ; une barquette de compétition (que l’on a pu voir à l’expo Racing Memories à Autoworld) ; et bien entendu la Sonora, en cabriolet ou en targa, qui restera le modèle emblématique de la marque. En tout, environ 400 voitures ont été construites par la petite entreprise.

Une Liberta (photo de Daniel Dodeur), la Sonora jaune superbement restaurée de Laurent Steinert et une barquette de compétition exposée un temps au musée Autoworld.

Conception simple et efficace

Chaque modèle était conçu sur un châssis tubulaire en trois parties sur lequel venait se poser une carrosserie en polyester. Au cœur des années 60, le polyester était considéré comme le matériau du futur.

Cette conception était simple, ce qui permettait aux mécanos du dimanche de monter leur propre kit car. Mais il ne faut pas croire pour autant que ces voitures se traînaient sur la route. Jean-Pierre Jacques, autre membre de l’Amicale : « Les Méan sont des pièces de musée, c’est très rare d’en retrouver. C’est une voiture qui n’a pas eu une aura extraordinaire, or elle a participé à de nombreux championnats en course de côte avec des très bons résultats. Mais également des courses sur circuit et des rallyes. » Parmi les pilotes à concourir en Méan, il y a eu Tony Gillet, autre constructeur artisanal.

Dans la propriété familiale, les Méan étaient fabriquées de manière assez rudimentaire. Comme on le voit sur ces photos d’archives :

Un endroit qu’a retrouvé la Sonora de Sylvestre Bennici :

La fin de l’histoire

Jean-Pierre Jacques nous raconte, avec un brin d’émotion, la fin de la belle aventure.

« Jacques D’Heur était un génie de la mécanique. Ses châssis étaient de plus en plus performants, grâce à la compétition. Il a d’ailleurs un temps travaillé pour Ligier et Brabham en Formule 1 ! »

Malheureusement, le génie liégeois n’était pas aussi doué en affaires. « Les problèmes ont commencé au début des années 70, Jacques n’a jamais été reconnu comme constructeur de voitures, entre autres parce qu’il vendait des voitures non finies. Et il n’a pas eu les moyens de donner à son entreprise l’essor adéquat. Au début des années 70, il ne fabrique plus que 9 voitures par an. »

L’histoire se termine assez vite. En 1971, la firme change de nom, pour Liberta Engineering. Jacques D’Heur construit alors des buggys, un concept à la mode à l’époque. Environ 200 Liberta trouveront acquéreur.

« Fin 1973, c’est quasi la fin de l’histoire, Jacques s’installe dans un plus petit garage, au quai de Coronmeuse, à Liège. Un retour aux sources qui ne sera pas salutaire. Il perd un peu la foi en son projet. Il partira finalement travailler en Angleterre. »

Méan rejoindra alors bien d’autres marques de voitures belges aux oubliettes de l’histoire automobile. Heureusement, une belle bande de passionnés redonne vie à ces autos. Et cinquante ans après, les Méan filent encore sur les routes du Condroz et d’ailleurs…