Pascal Férir victime de Zaventem

Pascal Ferir et son épouse étaient à Zaventem, en partance pour New York.  Pour eux, l’attentat « fait partie de notre histoire ».  Ils s’en sont sortis mais comprennent les difficultés que peuvent encore rencontrer d’autres victimes.

Je ne me considère pas victime à vie des attentats

« Je ne suis pas le même qu’avant le 22 mars 2016. Peut-être ai-je un peu plus de maturité. C’est quelque chose qui est ancré en nous. Je ne veux pas choquer en disant ça, mais j’ai tendance à être plus heureux qu’avant. On a pris conscience de sa propre vulnérabilité, de sa propre mort ». Pascal Férir était à Zaventem lorsque les bombes ont déchiré l’aéroport. Avec son épouse Bénédicte, ils patientaient dans la file du check in. Destination New York pour un séjour en amoureux.

Cinq ans après l’attentat à Zaventem, le couple est sorti plus fort de cette épreuve. Avec des pépins physiques irréversibles comme la perte partielle de l’ouïe pour Bénédicte, un nerf de la main sectionné pour Pascal, des marques de brûlures sur les jambes ou des éclats de la bombe toujours disséminés dans le corps.
Trois enfants, de nombreux amis et la chance d’habiter Léglise – à 160 km de Zaventem – leur ont permis de s’en sortir moralement.  Chaque victime a son propre parcours, sa propre reconstruction. Pascal et Bénédicte ont trouvé la bonne voie.  « Moi, personnellement, je déteste le mot ‘victime’. Oui, on a été victime à un instant ‘T’ des attentats, mais je ne me considère pas victime à vie des attentats.  La victimisation, c’est arriver à prendre chez la personne ce qu’il reste de sa fierté et de son orgueil ».

Pascal est très prudent dans son analyse car il sait que de nombreuses victimes souffrent encore énormément.  Afficher son bonheur semble tout aussi compliqué que d’avouer cinq ans après : « je ne vais vraiment pas bien ». Tout au long de son parcours, il a pu compter sur l’association de victimes V-Europe pour l’accompagner et le guider. Même si, finalement, il n’était pas celui qui en avait le plus besoin…

Ça fait partie de notre histoire

Le couple est conscient d’avoir eu plus de chance que d’autres passagers qui patientaient à leurs côtés.  « Ça fait partie de notre histoire, c’est quelque chose qu’on n’oubliera jamais. Certaines personnes, décédées ou vivantes, restent ancrées dans nos mémoires. C’est un événement sur lequel on a maintenant appris à se reconstruire, à vivre pleinement notre vie et avoir des projets ».

Leur reconstruction est un exemple, difficilement reproductible car chaque histoire a ses complexités. Elle peut malgré tout servir de phare pour les personnes les plus marquées.  « Deux ans après, on est sorti de ce que les Anglais appellent les ‘what if’ : et si on avait fait ça… Rétrospectivement, on voit toutes le s images, on sait ce qu’il nous est arrivé. On sait qu’on a eu énormément de chance. Certains boulons sont passés très près de nous. Dans un sac à dos, j’avais un iPad qui a stoppé un boulon. On n’est vraiment pas passé loin. Que ce soit en termes de temps qu’en termes de centimètres ».

Il se souvient ainsi de cette famille américaine avec qui des regards se sont échangés. « La maman est décédée. Une des filles est blessée très grièvement ».  À côté d’eux, il y avait Alexander et Sascha, des frère et sœur néerlandais « qui sont décédés tous les deux ».

New York, voyage de rêve

Ce voyage à New York, c’était l’aboutissement d’un rêve pour le couple. Un séjour qu’il avait déjà envisagé au moment de leur voyage de noces, en septembre 2001. La providence les avait finalement guidés vers le Kenya plutôt que vers New York et son funeste 11 septembre.

Quel jour se promener dans Central Park, où réserver les billets pour visiter la Statue de la liberté… Pascal et Bénédicte auraient dû trépigner à l’idée de préparer ce voyage tant attendu. Pourtant, un frein les empêchait de se réjouir…   « Le 22 mars, c’est un voyage que j’ai offert à mon épouse pour son anniversaire.  C’est une ville qu’elle rêvait de découvrir depuis longtemps et, bizarrement, on n’a pas réussi à s’y préparer. Alors que la date était connue depuis trois mois, ce n’est que le 21 mars qu’on a commencé à regarder où on voulait aller. Il y a quelque chose qui nous gênait… » Ce « quelque chose » les préoccupera encore lors de leur arrivée à Zaventem.  « On avait aussi documenté l’entièreté de nos avoirs aux amis à qui on avait déposé les enfants le 21 mars. Au cas où il nous arriverait quelque chose… Jusque dans la file d’attente à l’aéroport, on a le sentiment qu’il va arriver quelque chose… » Ce sentiment tiraille le couple et repose peut-être sur la conjonction de plusieurs éléments : un voyage en avion à New York, l’arrestation quatre jours plus tôt de Salah Abdeslam…

L’heure avance, les Férir sont avec leurs valises dans les méandres du check in. Il est 7 h 58, les frères Ibrahim et Khalid El Bakraoui font sauter leurs charges dans le hall de l’aéroport.  « On n’a rien entendu. Il n’y a pas de bruit. C’est vraiment un souffle, c’est extrêmement chaud. C’est brutal et très violent. Là, il y a un trou noir… »

Quelques instants, quelques secondes plus tard, Pascal reprend conscience. Il est en position fœtale au cœur d’un chaos indescriptible. « Je suis conscient qu’il y a eu un attentat. À mes pieds, je retrouve le sac de mon épouse, il est couvert de sang. Il n’y avait plus la bandoulière, c’était extrêmement choquant. J’ai hurlé après elle, je ne sais pas combien de temps. Et puis, à un moment, elle est sortie des gravats ».  Au bout du hall, la lumière du jour. C’est par là qu’il faut fuir… Les blessés sont dirigés vers la caserne des pompiers de l’aéroport. « Et là, on est confronté à la vérité de ce qui vient de se passer.  C’est sans appel : soit vous avez vos deux jambes et vous attendez dehors. Soit vous avez perdu un membre et vous êtes à l’intérieur. »

« Je suis conscient qu’il y a eu un attentat. À mes pieds, je retrouve le sac de mon épouse, il est couvert de sang. 
Il n’y avait plus la bandoulière, c’était extrêmement choquant. J’ai hurlé après elle, je ne sais pas combien de temps »

« Pas de souffrance »

Dans le chaos, la seule envie qui prédomine, « c’est de rentrer chez soi. Il n’y a pas de souffrance : on est fortement blessé mais l’adrénaline est là.  On ne se sent plus en sécurité ».

Ils sont emmenés à l’hôpital de Malines puis transférés au CHU de Liège.  Pascal retrouvera sa maison et sa famille après dix jours d’hospitalisation. « En rentrant, il n’y a pas d’angoisse. On est heureux de rentrer, on est serein. On est encore sous le choc et pas encore dans la bataille administrative ».
Assurances, experts, contre-expertises, c’est l’injuste combat que les victimes des attentats mènent depuis près de cinq ans.  « Le système est vraiment mal fait pour les victimes. Si vous me voyez ainsi aujourd’hui et que je suis relativement bien, c’est parce que j’avais besoin de m’occuper l’esprit.  Une grosse part de ma reconstruction est passée dans la compréhension du système. S’il y a un truc que j’ai appris, aux dépens des victimes, c’est que vous êtes obligés de rentrer dans le système si vous voulez en sortir. Cinq ans plus tard, je suis toujours aussi fâché de voir que le système n’a pas changé.  Et si vous n’y rentrez pas, le système vous broie ».

Quatre mois après l’attentat, Pascal reprenait le boulot. Aujourd’hui, il ne rêve plus de partir à New York en couple.  « On découvre de nouveaux horizons : on s’est acheté un camping-car et on voit les vacances d’un nouvel œil… »■