Benoît Verdeyen, pompier en intervention à Maelbeek

Le caporal Verdeyen n’avait que 26 ans le jour des attentats.  Avec son équipe des pompiers du SIAMU, il est intervenu le premier dans un métro complètement dévasté.

Il n’y aura jamais de retour à la normale. Ce jour-là, ça restera.  Je ne serai jamais exactement le même pompier… 

Dans la famille Verdeyen, on n’a pas peur de monter au feu.  « Mon père et mon oncle ont fait toutes leurs carrières comme pompiers.  Aujourd’hui, moi, mon frère et un de mes cousins sommes aussi pompiers. »  Ce 22 mars 2016, Benoît Verdeyen, 26 ans à l’époque, va être confronté à une intervention qu’aucun pompier de la famille n’a jamais vécue. Le caporal Verdeyen sera de la première équipe des pompiers du SIAMU qui est intervenue sur le quai du métro à Maelbeek.  Une heure plus tôt, une équipe était déjà partie en renfort à l’aéroport. Quand le haut-parleur de la caserne crachouille l’appel pour Maelbeek, l’équipe comprend rapidement la nature de l’intervention. « Explosion dans une station de métro, on savait à peu près vers quoi on se dirige… » Un départ incendie complet est lancé. Le trajet séparant la caserne située non loin de la Gare du Nord et la station de métro est assez court.  Dans l’autopompe, l’équipe est concentrée. « On s’assure d’être prêts. On a nos appareils respiratoires sur le dos. On se prépare psychologiquement dans un silence relatif. »

Depuis que la première équipe était partie à l’aéroport, une bonne partie de la caserne se préparait à partir en renfort. À Zaventem ou ailleurs… « On préparait la suite des événements.  On faisait des sacs supplémentaires pour les ambulances, on remontait les véhicules de réserve… »

Certaines victimes nous regardaient les yeux ouverts, le regard complètement hagard. On doit vraiment aller au contact des victimes pour voir qui est conscient

« On ne pense pas aux risques »

Dans l’équipe incendie, Benoît Verdeyen est « porte-lance ». Il enfile sa combi et embarque dans l’autopompe en direction de la station de métro. « On finit de s’habiller, on règle la radio sur le bon canal. C’est toute une série de choses qu’on doit encore faire dans le camion. » À ce moment, les esprits ne sont pas encore tournés vers la mission ni vers l’horreur qui attend les secouristes à Maelbeek…

« Ce jour-là, il n’y a pas eu une seconde d’hésitation. Quand on rentre dans la station et qu’on se retrouve sur le quai, on ne pense pas aux risques qu’on prend. »  L’équipe du SIAMU entre par l’extrémité du quai, à l’opposé de la rame dévastée.   « Quand on arrive, les portes en verre sont soufflées. Ça donne une première idée de la violence de l’explosion qu’il y a eu en bas.  Les portiques sont ouverts et on entend un message d’urgence qui retentit à répétition. » Au bas des escaliers, l’équipe de secouristes arrive « sur le bon quai » et remonte vers la première voiture.   « Au fur et à mesure, on commence à voir l’étendue des dégâts. Il y a un halo de fumée. »

À l’exception de quelques policiers, il n’y a plus personne sur le quai. Les passagers ont pris la fuite. Seules les victimes les plus abîmées par l’explosion sont en attente de secours. Il faut se concentrer sur « le chantier », en l’occurrence le premier wagon qui a été complètement éventré.  Une autre équipe de pompiers arrive en même temps par l’entrée rue de la Loi. Dix à douze secouristes prennent en charge les blessés.  « Quand on avance vers la rame, on voit des victimes allongées sur le quai. Je me souviens avoir dit à mon adjudant ‘‘putain’’. Et il me dit ‘‘ça va aller’’. Je lui réponds ‘‘ça va aller. Mais putain quand même’’ car je m’aperçois dans quoi on est en train de mettre les pieds. »

Un silence pesant…

Pas de cris, pas de pleurs… Le silence est assourdissant. « La plupart des victimes sont blastées et sont choquées. Certaines victimes nous regardaient les yeux ouverts, le regard complètement hagard. On doit vraiment aller au contact des victimes pour voir qui est conscient. » La première crainte de Benoît Verdeyen, c’est « de ne pas savoir par quel bout prendre le chantier ».  Les victimes sont nombreuses et il faut effectuer assez rapidement un premier tri. « Il y a des blessés partout et on ne sait pas à qui donner la priorité. »

La priorité absolue s’impose facilement. Parmi les victimes, il y a une petite fille  qui se trouve seule. « Elle est encore assise dans la rame de métro. Il y a un policier qui est descendu sur les voies depuis l’autre côté et qui la tenait contre lui par la fenêtre du wagon. Il ne pouvait pas la sortir côté rails.  Un de mes collègues a alors attrapé la gamine et est reparti vers la sortie ». La maman n’était pourtant pas bien loin : « Elle était sur le quai, complètement déboussolée, elle nous interpellait : ‘‘ma fille est encore dedans, ma fille est encore dedans’’. »

« Prenez les autres »

Dans la rame, les secouristes sortent les blessés et les alignent sur le quai « tandis que d’autres les évacuaient de la station ».  Les blessures sont multiples, les réactions sont diverses. « Il y a un monsieur qui n’arrêtait pas de dire : ‘‘moi c’est bon.  Prenez les autres’’.  C’était probablement le dernier à avoir été évacué. »
L’évacuation n’est pas simple car il faut éviter de déplacer les sacs. Un colis piégé pourrait encore se trouver parmi les décombres entre les sacs à main, les bagages ou mallettes pour ordinateur. En relevant le dossier d’une banquette, les secouristes découvrent une dame « pliée en deux. Au moment où on redresse le siège, elle est éveillée et elle nous regarde. Les blessures sont assez significatives mais on l’évacue. »

Un autre passager explique être « juste coincé à cause d’un colis ». Les secouristes interviennent « et le gars s’est remis debout et est sorti avec quasiment aucune blessure ».

Tout s’enchaîne et les pompiers sont coupés de la notion de temps. Combien de blessés ont été évacués ? Le pompier n’en a aucune idée.  « Chacun a un point de vue limité sur son intervention. On ne voit pas ce que les autres font. »

Une fois le « chantier » dégagé, les pompiers remontent à la surface.  Leur mission se termine mais ils restent en stand-by près du poste médical avancé. Décompression… Benoît avait arrêté de fumer « un collègue sort un paquet. Et je ne fais ni une ni deux et je m’allume une clope. »
Le retour à la caserne est chaleureux. « Une grande bouffe nous y attend. » Les collègues sont curieux. Tout le monde a besoin d’en parler. Même ceux qui sont restés à la caserne toute la journée ou qui ont participé à des missions conventionnelles. « Avec les collègues, on évoque certaines choses.  Mais il y a aussi ce silence qui veut dire beaucoup. »

« Ce jour-là, il n’y a pas eu une seconde d’hésitation. Quand on rentre dans la station et qu’on se retrouve sur le quai, on ne pense pas aux risques qu’on prend. »

Rester entre collègues

Les secouristes sont entre eux.  Ce besoin de confraternité est essentiel pour tenter de surmonter l’épreuve. Benoît Verdeyen avait débuté sa garde à 8 h du matin et devait effectuer un double tour d’horloge.  « Quand on rentre de Maelbeek, il est midi, midi et demie. Normalement on fait des gardes de 24 h. Très peu de collègues ont fait le choix d’interrompre leur garde. Après un événement comme celui-là, ceux qui sont les plus à même de nous comprendre, ce sont les collègues.  Ma femme a été d’un bon soutien par la suite ; mais, sur le moment même… » Le caporal avait donc choisi de rester mobilisable pour une autre intervention.

En quelques heures, le jeune pompier qu’il était le matin de ce 22 mars avait pris quelques années d’expérience.  « Il n’y aura jamais de retour à la normale. Ce jour-là, ça restera. Je ne serai jamais exactement le même pompier… »■