Anna Panasewicz, fille de victime à Maelbeek

La maman d’Anna a été tuée lors de l’explosion dans le métro. Les journées ont été interminables avant d’obtenir la confirmation de l’identification. Cinq ans après, c’est toute une famille qui continue à vivre sous la bienveillance de Grana.

Je pense que je fais partie des dernières personnes à qui on a dit : ben voilà, votre maman est effectivement dans le métro.

Quand Anna parle de sa maman, on comprend que la plaie ne s’est toujours pas refermée depuis ce 22 mars 2016. Janina Grazyna Panasewicz, que tout le monde appelait Grana, avait pris le métro à Mérode. Sa vie s’est arrêtée quelques instants plus loin, à 9 h 11 à la station Maelbeek. Mais dans son cœur et dans sa tête, Anna a toujours sa maman à ses côtés. Même cinq ans plus tard. « Elle fait partie de mon quotidien. Elle me manque beaucoup. Maintenant, j’essaye de m’entourer de gens qui lui ressemblent. Je sais qu’elle est là, là-haut. Elle veille sur moi, elle veille sur les enfants. Elle nous soutient toujours. » Anna a perdu bien plus qu’une maman…

En Pologne, la famille commence à s’inquiéter de ce qui se passe à Bruxelles. En quelques minutes, tout le monde a commencé à appeler

En Belgique pour aider sa famille

Grana avait quitté la petite ville polonaise de Wegrow pour Bruxelles en 1998.  Un premier déchirement car l’ancienne coiffeuse souhaitait améliorer ses revenus afin d’offrir un avenir meilleur à ses enfants.  En 2004, Grana sera rejointe par sa fille déjà diplômée d’une licence en logistique. Anna prolonge son cursus à Bruxelles par un graduat en ressources humaines. Une partie de la famille est enfin réunie.

« Je pense qu’au moment où ma fille est née ici en Belgique, ma maman avait retrouvé sa joie de vivre. Elle venait tous les week-ends chez nous, elle gardait Sara. » L’année de Grana était rythmée par des rendez-vous très attendus : à Noël, à Pâques, « aux grandes vacances » lorsqu’elle retournait en Pologne voir sa famille, son mari Waldemar et ses deux autres enfants. « C’est vraiment ma fille qui l’a tenue ici en Belgique. En Pologne, elle aimait faire le jardin. C’était une excellente cuisinière. Chaque fois qu’elle y retournait, elle préparait des plats pour 50 personnes. »

La valise de Grana était prête : le 23 mars, elle partait revoir sa famille en Pologne.  « Le 22 mars, c’est un mardi. Et, le lundi, je suis exceptionnellement restée à la maison car ma fille avait une angine ». Anna appelle sa maman pour qu’elle vienne dire bonjour à Sara avant son départ.  Sa maman est incertaine car elle a encore plusieurs choses à régler. « J’avoue, j’étais un peu fâchée. Elle allait partir, Sara était malade. Elle aurait bien fait de venir… » Une petite tension naturelle : « Je regrette beaucoup… »

Mardi matin, le téléphone d’Anna sonne, c’est sa maman.  « Je n’ai pas su la prendre » car elle était en route vers le boulot en compagnie d’une collègue.  Dans la voiture, les discussions sont déjà focalisées sur ces explosions à Zaventem.

Anna sait qu’elle doit rappeler sa maman. Peut-être a-t-elle besoin d’aide pour le check-in de son vol du lendemain. Arrivée au boulot, elle tente de la joindre.  « Son téléphone ne fonctionne plus.  Puis on entend qu’il y a un deuxième attentat au métro. Moi, dans ma tête, ma maman n’est pas dans ce métro-là. Ce n’est pas son chemin habituel. »

« À qui s’adresser ? »

En Pologne, la famille commence à s’inquiéter de ce qui se passe à Bruxelles.  « En quelques minutes, tout le monde a commencé à appeler. » Anna se veut rassurante, le réseau mobile est saturé. Voilà donc pourquoi sa maman ne peut répondre.  Mais les heures qui passent ajoutent de l’angoisse, de l’incertitude. Grana n’est pas arrivée au travail…

« On doit aller chercher ma maman mais on ne sait pas où aller, à qui s’adresser… » Dans son appartement, il n’y a personne : sa valise était déjà bouclée en prévision du voyage ; à la police de Saint-Josse, on est incapable de fournir des informations. Anna et son mari ne savent où donner de la tête, par où commencer les recherches ?

« On est finalement arrivé à l’hôpital de Neder-Over-Hembeek avec ma fille qui avait 40 de fièvre.  Et là-bas, on a trouvé l’agent du DVI (identification des victimes) qui nous a demandé de donner des descriptions de ma maman. Je pense que je faisais partie des premières personnes qui ont rempli la déclaration de disparition. Et je pense que je fais partie des dernières personnes à qui on a dit : ben voilà, votre maman est effectivement dans le métro. »
Pas loin d’une semaine s’est écoulée entre l’attentat et la confirmation du décès.  Grana Panasewicz était assise assez près du terroriste ; raison pour laquelle l’identification a été longue.

La famille quitte l’hôpital militaire vers 1 h du matin, sans certitude mais avec un pressentiment.  « Je pensais que ça n’arrivait que dans des films. Mais à l’hôpital, je me suis dit : plus d’espoir… » Par moments, Anna se met à rêver que sa maman est hospitalisée quelque part. Dans les premiers jours, elle ne cesse d’appeler, « toutes les 30 minutes », un numéro de contact pour savoir si la liste des victimes a été mise à jour.  « C’est l’attente qui a été le plus difficile ».  Anna ne se souvient plus du jour exact où la confirmation est tombée.  « L’assistante sociale du DVI a très bien fait son travail. Elle est venue m’annoncer personnellement la nouvelle. On s’attendait tous à ce qu’ils allaient dire mais il fallait vraiment que les scientifiques soient sûrs. »

Anna avait le choix : elle pouvait se rendre à la morgue, voir une dernière fois Grana, la reconnaître… « Si on ne voit pas, on a du mal à le croire.  Mais on m’a déconseillé d’aller voir le corps ». Par la suite, elle a eu accès au dossier d’instruction. « J’ai vraiment cru que c’était ma maman au moment où j’ai vu les photos. »
À l’image de cette dame partagée entre sa patrie mère et son pays d’adoption, une incinération aura lieu quelques semaines plus tard en Belgique au terme du travail de l’équipe d’identification.  Grana Panasewicz sera ensuite inhumée en Pologne.

Anna venait de perdre sa maman. Sara, très proche de sa « babcia » (« mamy » en polonais) était complètement déstabilisée. Les mots et les câlins ne suffisaient pas pour rassurer la fillette. « J’ai eu beaucoup de problèmes avec la petite. Ce n’est pas facile avec un enfant de quatre ans d’aller voir le psychologue et de lui demander de s’exprimer.  Elles étaient très fusionnelles. Je pense qu’elles étaient plus proches toutes les deux que moi avec ma maman. »
Aujourd’hui Anna porte la bague de babcia et Sara sait qu’un jour ce sera pour elle.  Peut-être que cette bague pourra lui rendre de la confiance. « Sara refuse de prendre le métro.  Elle a des crises de panique, elle vomit… ». Dans les quelques effets personnels que la famille a pu récupérer de Grana, il restait une photo, intacte, qu’elle portait sur elle. C’était une photo de sa petite-fille.

J’ai eu beaucoup de problèmes avec la petite. Ce n’est pas facile avec un enfant de quatre ans d’aller voir le psychologue et de lui demander de s’exprimer

Une grossesse à gérer

Peu après l’attentat, Sara a eu un petit frère, Adam.  « Au départ, j’ai refusé cet enfant, explique Anna.  J’ai culpabilisé en me disant que si Adam n’arrivait pas dans la famille, peut-être que ma maman serait toujours là… Je n’ai pas vécu ma grossesse. C’était le deuil de ma maman… »

Cinq ans se sont écoulés et rien n’est effacé.  « Si je vous dis que je vais bien, je vais mentir. Mais je n’ai plus le temps de me plaindre. »  C’est auprès d’autres victimes rassemblées par l’association V-Europe qu’elle trouve la force de pouvoir avancer.  « C’est comme une deuxième famille. Ça fait du bien à mes enfants. Il y a beaucoup de confiance entre nous.  Mais je pense que les gens qui n’ont pas vécu cela ne peuvent pas comprendre. » Peut-être que Grana aurait pu le comprendre. Sa fille en est convaincue : « C’était un ange sur terre. Elle a consacré toute sa vie pour nous. » ■