CHAPITRE 4 :
La « transhesbignonne » pas épargnée par la traite migratoire

CHAPITRE 4 :
La « transhesbignonne » pas épargnée par la traite migratoire

Dissimulés parmi la foule d’humains en détresse, les passeurs veillent sur leurs « clients » comme un berger sur son bétail. Ceux-ci se fondent si bien qu’ils en deviennent quasi invisibles pour l’œil (pas si) omniscient de l’État. Pourtant, ils sont là car partout où il y a des migrants, des passeurs ne se trouvent jamais bien loin. C’est toute une organisation qui prend ses racines sur le continent africain et étend ses rameaux jusqu’en Europe pour fleurir dans les îles britanniques.

À Waremme, le doute quant à la présence de passeurs n’est donc pas permis. Durant le confinement, alors qu’une douzaine de policiers étaient occupés à évacuer le camp de réfugiés « la forêt », il nous revient que parmi les migrants présents ce jour-là, l’un d’eux a fait montre d’un comportement plus hardi que les autres migrants habituellement. « On aurait dit qu’on venait saboter ses plans, se souvient un témoin présent sur place. Il était bien plus culotté que les autres », n’hésitant pas à se mettre en confrontation directe avec l’autorité en présence. Certains indices supposent la différence entre une victime des réseaux de passeurs et les passeurs eux-mêmes : « Le récalcitrant portait des baskets toutes neuves, avait le dernier iPhone… Et il semblait maîtriser l’anglais bien mieux que la moyenne. On voyait bien que ce n’est pas un mec qui vient de se taper un trajet de plusieurs milliers de kilomètres ».

Un réseau très bien ficelé

Les passeurs font partie dans tous les cas d’une organisation mafieuse. Ceux présents à Waremme, mais aussi dans toute l’Europe en général, sont des hommes de main envoyés par des « capos » restés sur le continent africain. « Ces réseaux sont des organisations très puissantes. Ils ont beaucoup d’autres représentants qu’ils peuvent envoyer si un passeur se fait choper. Ils ont toujours quelqu’un de prêt pour remplacer. Ils ne laissent jamais les migrants seuls dans la nature », nous informe une source voulant garder l’anonymat.

Toujours un coup d’avance

Les passeurs circulent également très peu. « Ils sont placés à demeure en divers spots comme à Waremme, pour accueillir les nouveaux arrivants. Pour ne pas se faire repérer, il y a des gars qui viennent sur Waremme, qui y restent tout un temps, puis qui sont redispatchés sur d’autres spots comme Barchon ou Calais… C’est pour se faire passer pour des réfugiés et faire comme s’ils avaient été pris par les autorités », puis relâchés aux quatre vents, en dupant davantage les services de l’État. Les marchands d’humains ont souvent un coup d’avance.

Un abonnement à 5 000 €

Le trajet (ou plutôt la tentative) pour se rendre de Waremme à Folkestone – ville anglaise située à la sortie du tunnel sous la manche – coûte à un migrant entre 800 et 1 500 €. Il existe également un système d’abonnement qui, pour un montant de 4000 à 5000 €, offre aux réfugiés plusieurs tentatives de rallier l’Angleterre. « Cette formule leur garantit plus de chances de réussite. »

Dans le précédent épisode de ce dossier consacré aux transmigrants (publié ce 29 août), nous évoquions la notion de « réussite » de certains parkings autoroutiers. Cela dépend en réalité de la réussite du passeur qui gère telle ou telle filière, en tel ou tel lieu. Et le but des passeurs est bien que les tentatives des migrants soient fructueuses. « Il faut prendre en compte tout l’aspect économique de la chose. Si une filière ne marche pas, on va voir ailleurs. Donc c’est important pour les passeurs de réussir à faire passer les migrants en Angleterre. Cela leur fait une réputation », et leur apporte de nouveaux candidats rémunérateurs.

Une « Little Waremme »

Comme nous le disions, l’aire de Bettincourt à Waremme est reconnue et représente un pôle important pour ces réseaux. Il y aurait même une ville industrielle anglaise rebaptisée de façon informelle « Little Waremme », car s’y trouve aujourd’hui une importante communauté d’Érythréens passés par la capitale hesbignonne

Un réseau d’informateurs ?

Comment les passeurs connaissent-ils les trajets qu’effectuent les camions ?  « Il faut savoir qu’une fois montés dans un camion à Bettincourt, les migrants restent dans le véhicule jusqu’à ce qu’il arrive de l’autre côté de la Manche. Les passeurs savent clairement dans quels camions ils doivent faire monter les migrants pour se rendre en Angleterre, explique notre contact. Waremme est un important nœud autoroutier et savoir où vont se diriger les camions qui tankent sur le parking de Bettincourt est impossible sans en avoir eu l’information préalable. Ce n’est pas prouvé mais beaucoup soupçonnent que des dispatcheurs de grands groupes de transporteurs se font payer pour livrer ces informations.  Il se pourrait aussi qu’il y ait des hackers. Ou les deux. »

« On attrape 10 passeurs, il en revient 10 autres »

Selon nos sources, plusieurs dossiers sont actuellement étudiés par la justice concernant le trafic d’êtres humains sur le territoire belge bien que, comme nous le disions, ces réseaux soient complexes à infiltrer. « Ni nous, ni les associations n’avons la capacité de savoir qui, dans le flot de migrants, est un passeur ou une victime de ces derniers, explique Catherine Delcourt, gouverneur f.f. de la Province de Liège et commissaire d’arrondissement. Le réel problème, c’est que quand on attrape dix passeurs, il en revient dix autres. Car les ficelles sont tirées de bien plus loin, au-delà de nos frontières. D’ailleurs, les passeurs qu’on trouve sur notre territoire sont aussi manipulés que les migrants eux-mêmes. »

Aussi, le gouverneur de la province, lorsqu’il fait fermer les parkings autoroutiers, « doit parfois prendre le soin de les faire bloquer au bon moment pour ne pas compromettre les actions judiciaires en cours ».

Comment les migrants financent-ils leur voyage ?

Pour pouvoir partir, les personnes qui tentent leur chance doivent payer des montants astronomiques aux passeurs. Et pour trouver les fonds nécessaires à ce nouveau départ, c’est souvent toute la famille qui revend mobilier, bijoux et souvent leur maison… Cela représente un véritable projet de vie pour les familles. Les réfugiés ne sont pas toujours pauvres non plus. D’ailleurs, on constate, en Belgique, que les migrants ne commettent pas spécialement d’exaction pour payer leur voyage, que le vol n’est pas un mode de financement. La majorité préfère au contraire rester la plus discrète possible et susciter le respect des indigènes.

Soumis à l’esclavage

D’autres n’ont cependant pas la chance d’avoir un patrimoine ou de l’argent, ce qui ne les empêche pas de tenter l’aventure. « Certains partent sans un sou. Dans ce cas, quand ils ne paient pas les passeurs avec de l’argent, ils paient d’une autre manière », en travaillant, soumis à l’esclavage le plus souvent. « Dans ce cas, leur voyage est plus long, plus rude et ces gens sont bien plus soumis aux passeurs », exprime Diego Dumont, de la plateforme citoyenne.

Les hébergeurs, complices des passeurs ?

Les hébergeurs peuvent-ils être considérés comme complices des filières mafieuses ? Certains disent en tout cas que les hébergeurs représentent pour les passeurs, sans forcément le vouloir, une base logistique gratuite pour les trafics.

L’article 77bis de la loi du 15  décembre 1980 sanctionne pénalement « le fait de contribuer de quelque manière que ce soit, soit directement, soit par un intermédiaire, à permettre l’entrée, le transit ou le séjour d’une personne non-ressortissante d’un État membre de l’Union européenne sur le territoire d’un tel État ou d’un État faisant partie d’une convention internationale relative au franchissement des frontières extérieures et liant la Belgique, en vue d’obtenir – directement ou indirectement – un avantage patrimonial ». La loi prévoit d’ailleurs une peine d’un à cinq ans de prison pour cette infraction.

 

Des hébergeurs devant le tribunal : acquittés

« La loi reste très vague à ce sujet, selon Estelle Berthe, avocate au barreau de Liège spécialisée dans le droit des étrangers. Il y a deux choses : l’acte de transporter un migrant et l’intention derrière, qui, dans le cas des bénévoles de la plateforme citoyenne, par exemple, est d’apporter une aide humanitaire aux migrants de passage. Évidemment, si vous emmenez un réfugié à Calais, ou pire, en Angleterre, il se pourrait clairement que vous soyez considéré comme complice du trafic. Mais si vous faites transiter un migrant du parc Maximilien de Bruxelles pour l’emmener en Hesbaye, on peut supposer qu’il y ait là une volonté d’apporter un soutien humanitaire. Pour pouvoir être hébergée, la personne doit bien se déplacer à un moment donné. »

Fin 2018, huit étrangers en séjour irrégulier et quatre citoyens hébergeurs de migrants ont été poursuivis, devant le tribunal correctionnel de Bruxelles, du chef de trafic d’êtres humains et de participation à une organisation criminelle. Le tribunal avait acquitté les quatre hébergeurs et prononcé des peines de prison pour les migrants, avec sursis pour la plupart, ceci malgré un renvoi en appel du parquet général. Des perquisitions musclées avaient également été menées chez des hébergeurs de Nandrin à la même période.

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