CHAPITRE 2 :
La galère le long de l’autoroute… et dans les hautes sphères

CHAPITRE 2 :
La galère le long de l’autoroute… et dans les hautes sphères

Électrique, c’est le mot qui nous vient quand on ôte peu à peu le voile diaphane des réalités qui jonchent le couloir migratoire transhesbignon, et bien sûr, d’autres régions. Des routes pour la survie, la dignité, qui attire aussi son lot de criminalité. Depuis trois ans – certains diront depuis le démantèlement de « la jungle » de Calais en 2016 – la situation sur les aires d’autoroute qui bordent le couloir transmigratoire, et notamment l’E40 vers Bruxelles, devient de plus en plus tendue. Pourtant, les réfugiés ne sont qu’un petit millier dans tout le royaume essaimés. Alors bien sûr, les Communes et la Province de Liège tentent de circonscrire le phénomène, mais ont bien du mal par manque de moyens, selon leurs représentants.

« Le gouverneur n’a pas de rôle dans cette crise »

Au palais provincial de Liège, les beaux salons dorés contrastent particulièrement avec la noirceur des tableaux qui se dessinent régulièrement sur les parkings autoroutiers, mais aussi dans certains villages et quartiers de Waremme, Remicourt, Crisnée…

« Le gouverneur de la Province n’a pas vraiment de rôle dans cette crise migratoire, replace tout d’abord Catherine Delcourt, gouverneur faisant fonction et commissaire d’arrondissement à la Province, mais davantage un rôle de salubrité, de sécurité et d’ordre public. On a donc dû faire fermer les aires d’autoroute en 2017 et 2019. Ce n’est pas la solution, on en a bien conscience, mais cela permet de faire retomber la pression à la fois pour les migrants, les transporteurs et les riverains qui peuvent vivre un sentiment d’insécurité. Mais aussi pour libérer la police et lui permettre de souffler momentanément. »

Une mesure qui n’a pas été bien reçue par les professionnels du transport, « et on le comprend bien. Nous avons d’ailleurs reçu des plaintes car les camions ont le droit fondamental de s’y reposer. Mais il est difficile de concilier les intérêts de chacun en présence ».

« Si rien ne bouge, c’est un drame qui va se jouer. »

Catherine Delcourt nous informe que les problèmes ont commencé en juillet 2017, à la suite de plusieurs événements dont une rixe. « Ça a été le déclencheur. La police de la route a attiré l’attention des gouverneurs de Province sur la présence des migrants. Présence qui, avant ça, ne posait pas vraiment de problème. C’est après que la situation a empiré. »

Il est vrai que divers événements symptomatiques se sont déjà produits, comme le récent coup de couteau sur le parking de Bettincourt, mais aussi cet individu qui aurait tenté la semaine passée de mettre le feu à des abris de fortune dans « la forêt », camp de réfugiés proche du stade à Waremme. « Si rien ne bouge, c’est un drame qui va se jouer. »

Calme, durant le confinement

Durant la période de confinement, la situation sur l’aire de Bettincourt s’était quelque peu calmée. « Pendant cette période, des hébergeurs ont accueilli chez eux une grande partie des réfugiés, ajoute Catherine Delcourt. Il n’y avait plus de transmigrant sur les parkings. Mais une fois les restrictions levées, on était reparti », et les incidents avec.

Plusieurs « milieux » sur les parkings autoroutiers

Il n’y a pas que des transmigrants sur les parkings autoroutiers comme celui de Bettincourt à Waremme. « Les aires de repos deviennent de véritables zones de non-droit. Il y a des migrants, bien sûr, mais aussi diverses bandes qui n’ont rien à voir avec eux. On y trouve trois types de populations », informe Diego Dumont, de la plateforme citoyenne « Hesbaye, terre d’accueil », qui a une certaine expérience du terrain en la matière.

Il y a les transmigrants qui aspirent à rejoindre l’Angleterre, ceux-là même à qui la plateforme citoyenne propose son aide humanitaire, « mais aussi des migrants en “ SDFication ”, qui restent là sans plus aucun espoir d’avancer. Puis, il y a toute une population liée à la mafia et à la criminalité : trafic de drogue, vols, prostitution… Certains de nos bénévoles en ont même peur ».

Une autre présence, tapie dans l’ombre

Cette présence peu rassurante sur les parkings génère des heurts entre migrants et bandes criminelles. « Certaines bandes sont là pour voler le contenu des camions. Cela dégénère souvent car quand les uns veulent simplement monter dans un camion, discrètement, les autres veulent en dépouiller la marchandise, rapidement. »
Une autre présence, tapie dans l’ombre, celle des passeurs (lire chapitre 4) qui se fondent dans la masse. Ceux-ci sont liés à un autre type de criminalité engendré par la crise migratoire, celle du trafic d’êtres humains, qui opère d’Érythrée aux bords de la Méditerranée, jusque dans les parkings autoroutiers de Belgique… « Trop de choses qui se passent sur les parkings sont illégales… ça ne peut donc que dégénérer. »

Des   milices   de   camionneurs

Pour se préserver de cette agitation mais aussi pour protéger leur chargement, les chauffeurs veillent la nuit et se relaient pour faire des rondes sur les parkings autoroutiers, parfois armés de barres de fer. « Le problème, c’est que pendant ce temps, les chauffeurs ne se reposent pas, ce qui représente un réel problème de sécurité sur les routes », informe Catherine Delcourt, gouverneur f.f.

Mais à qui revient la surveillance des parkings autoroutiers ? « Les aires d’autoroute en Wallonie appartiennent à la Région wallonne, seuls les shops étant privés. Par contre, en Flandre, la gérance des parkings est dévolue aux pompistes, qui doivent alors les surveiller », confie Diego Dumont (Hesbaye, terre d’accueil), qui confie également avoir « des amis camionneurs pour qui c’est un enfer. Entre les amendes et les personnes retrouvées mortes dans leur chargement, ils ne sont jamais tranquilles. Et économiquement, on a besoin des transporteurs ».

La police fédérale de la route de Liège est usée

Violences ponctuelles (des uns comme des autres), problèmes sanitaires dans des camps clandestins, nuisances dans certains quartiers… la police de la route a fort à faire sur les parkings autoroutiers qui bordent la E40 depuis trois ans, et tout particulièrement à Waremme et Crisnée. Selon nos sources, quasiment chaque nuit, il s’y passe quelque chose. Et là n’est pas leur place.

Les policiers de la route manquent de moyens

« Les policiers de la route se retrouvent en difficulté car appelés chaque nuit et mobilisés parfois durant des heures. Pendant ce temps, les ressources policières ne sont pas disponibles si un problème se déclare ailleurs dans la province. C’est un vrai problème, explique Catherine Delcourt, gouverneur f.f. à la Province de Liège. Il y a une forme d’usure à la police, tout comme du côté des riverains, des transporteurs », et très certainement des migrants. Une chose qui ressort en tous les cas, c’est que la police manque de moyens pour faire face à cette réalité migratoire.

Nous avons bien sûr tenté de joindre la police de la route de Liège pour qu’elle nous fasse part de ses réalités quotidiennes. Mais nos requêtes répétées n’ont pas abouti.

Le député fédéral Hervé Rigot :
« Il est grand temps que le ministre De Crem réagisse »

Pour la Ville de Waremme, cette crise n’est pas prête de s’arrêter si personne ne prend ses responsabilités. « Il y a un problème de réglementation, de cadre, exprime Hervé Rigot, échevin waremmien sensible à cette problématique puisqu’ayant travaillé pour Fedasil, mais aussi député fédéral. On manque de moyens pour assurer la protection des migrants, et ce n’est pas normal. Le fédéral ne réagit pas alors qu’il s’agit ici d’un problème de sécurité publique. C’est la même chose avec la crise du Covid. On se débrouille mais cette problématique va au-delà des compétences communales. »

« On a besoin de prévention, d’information, de contrôle… »

Et le Waremmien n’hésite pas à pointer du doigt le ministre belge de l’Intérieur Pieter De Crem. « Il est grand temps que le ministre réagisse. Le problème, c’est que dans cette histoire, on passe plus de temps à chercher des coupables que des solutions. D’autant que le ministre n’applique pas les règles qu’il édite lui-même. J’assume et je pointe ouvertement le ministre De Crem, qui a les moyens d’agir mais qui laisse faire les autres. On a besoin de prévention, d’information, de contrôle, d’encadrement et de redirection des migrants. Surveiller les parkings autoroutiers n’est pas une compétence communale non plus. »

Le bourgmestre de Waremme, Jacques Chabot, se dit frustré de ce qu’il se passe. « Avec la plateforme citoyenne (Hesbaye, terre d’accueil), on essaie d’aider les migrants. Mais il n’y a aucune mesure structurelle prise dans cette crise, on ne fait que coller des rustines. Tant que le fédéral ne proposera pas des mesures claires, la problématique ne fera qu’empirer. » Nous avons tenté de joindre le ministre Pieter De Crem via son cabinet, mais il n’a pas souhaité… réagir.

Le bourgmestre f.f. de Crisnée : « Les Communes pas concernées s’en tapent »

Sur l’aire d’autoroute de Crisnée, le calme semble être revenu. « Nous n’avons plus de souci avec les camions à Crisnée, selon Alain Materne, le bourgmestre f.f. Le problème, lorsque le gouverneur a fait fermer le parking de Bettincourt, c’est que cela a généré un afflux de migrants sur l’aire de Crisnée et alentours. Les camionneurs ne venaient plus s’y poser pour ne pas être embêtés. »

À Crisnée comme ailleurs dans les communes impactées, on déplore un manque de soutien de la part du gouvernement fédéral et de la Région. « On ne peut pas tout remettre sur le dos des Communes, regrette le Crisnéen. Nous, on agit dans l’urgence, on ne met en place que des solutions provisoires. Ce n’est pas à nous de porter tout le fardeau de cette crise migratoire. »

Idem, « pour les Communes pas directement concernées, qui s’en tapent complètement de notre situation».

Un migrant cramponné sous ses essieux

« Drôle » d’expérience pour ce camionneur qui travaille depuis neuf ans pour la société de transport hannutoise Frédéric ‘s Heeren. Il y a six ans, Joseph Delhaye (67 ans aujourd’hui), qui se rendait en Angleterre dans le cadre d’une tournée, s’est retrouvé avec un passager clandestin. « Je prenais le shuttle (NDLR : train sous la Manche destiné aux véhicules), à Calais, dit-il. Il y a d’importants embouteillages pour entrer dans les trains, car nombreux sont les camions à l’emprunter. Les migrants se faufilent alors sous les camions qui avancent à pas d’homme. »

C’est là qu’un réfugié, un homme, s’était logé sous les essieux de sa remorque avec, si près du but, l’espoir d’atteindre l’Angleterre. « Je ne l’avais pas remarqué. J’avais bien roulé 300 km lorsque, alors que je contournais Londres du côté de Norwish, trois Jeep de la police se sont mises à me suivre », puis, une autre est arrivée à tombeau ouvert, « et s’est carrément mise en travers de la route pour me bloquer. J’ai freiné sec, c’est là que le migrant est tombé au sol. Je pense que c’est un autre usager de la route qui l’a vu et a appelé la police. Il était déjà menotté quand je suis sorti de mon camion ».

Près de 3 400 € d’amende

Le chauffeur dinantais a alors été retenu et questionné par la police britanique durant près de deux heures. « Je me suis dit que j’allais avoir des ennuis car j’étais considéré comme complice alors que si j’avais su, je n’aurais pas mis longtemps à immobiliser mon camion. » Finalement, la police a laissé partir le camionneur mais son entreprise, elle, s’est vu remettre une amende de près de 3 400 €. « J’ai eu de la chance car j’aurais pu être interdit d’entrer en Angleterre durant six mois minimum. Maintenant, je procède systématiquement à des vérifications. »

Aujourd’hui, lors de ses tournées, Joseph Delhaye emprunte la fameuse autoroute E40 vers Bruxelles, « mais je ne m’arrête plus sur les aires de repos. Je transporte principalement des bêtes mortes, je n’ai donc pas le droit de m’y arrêter », à cause des nuisances olfactives.

HesbyMazout   compte  se barricader

Les pompistes eux aussi subissent la crise. Et pas seulement sur les « berges » autoroutières. À Remicourt, la station   HesbyMazout déposée au bord de la chaussée Verte, à quelques encablures de l’autoroute, ne peut que prendre des mesures et s’adapter. « Ici viennent tanker beaucoup de transporteurs des pays de l’Est qui remontent vers le nord, vers l’Angleterre, explique Alain Riskin, responsable de cette station-service familiale. Les migrants ont compris qu’on était un lieu stratégique pour pouvoir espérer monter dans un camion. »

Bâches coupées, marchandise détériorée, « je constate que les migrants ne se cachent plus, qu’ils s’enhardissent avec le temps. Les sanitaires prévus pour les chauffeurs de passage sont accessibles sans clé. Les migrants viennent la nuit y recharger leur téléphone, prendre leur douche et laver leur linge dans des éviers destinés à l’hygiène corporelle… Leur présence me fait perdre des clients, ce qui représente un impact financier très important. Ils font aussi peur à mon personnel ».

Pour s’en préserver, le patron de la station prévoit de faire sécuriser les pourtours du parking par une clôture. « C’est un investissement important dont on se passerait bien… C’est un drame humain terrible, ces gens sont désœuvrés. Mais d’un autre côté, on en a marre. Je ne critique pas la police qui fait ce qu’elle peut mais ce n’est pas mon rôle de chasser les migrants, de les laver, de les loger… »

Pour le groupe Total, « tout – va – bien »

Du côté du groupe Total, dont une pompe à essence et un shop sont installés sur l’aire de Bettincourt à Waremme, « il n’y a que peu de nuisances générées par cette activité dans les parkings », réagit le porte-parole Pascal de Crem. Des retours du terrain nous parlent plutôt de nuisances régulières à la station.

Du côté des riverains : « Moi, ils ne me dérangent pas »

Concernant les riverains, les expériences relatives à la présence des migrants varient d’un endroit à l’autre. « S’ils (les migrants) violent ma propriété, je lâche les chiens, exprime cet habitant de la rue de la Costale, à Waremme. Cela dit, je n’ai jamais constaté de problème par ici. Je sais juste que la police avait délogé des migrants de derrière l’ancien abattoir. » Dans la rue pavillonnaire de Fize, à Crisnée, « on ne les voit pas souvent malgré leur présence dans l’ancienne maison communale toute proche. Je les vois parfois, ils jouent au football, font des exercices physiques… Certains essaient même de nouer le contact, font des signes. Moi, personnellement, ils ne me dérangent pas ».

Du côté de la place d’Odeur, village de Crisnée, des témoignages indirects faisaient état de désagréments générés par la présence des réfugiés. Mais quand on se rend sur place, les retours sont plus nuancés. « Je n’ai jamais été embêtée, explique une habitante de la place. On les entendait juste papoter le soir. » Une autre voisine explique aussi n’avoir jamais eu de problème. « Là où ça me gênait, c’est humainement, de voir que ces gens quittent leur pays lointain pour se retrouver entassés sur la place d’Odeur, dans des conditions parfois déplorables… »

D’autres habitants du village racontent que certains migrants se déplaçaient dans le village durant la nuit pour « squatter » le wifi des habitants. « Certains rentraient même dans les cours pour utiliser des prises électriques. »

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