Le Sporting était devenu le symbole de la sidérurgie locale

La Juventus et Fiat. Evian-Thonon-Gaillard et Danone. Leverkusen et Bayer. Wolfsburg et VW. L’histoire du foot est jalonnée d’associations fructueuses (ou désastreuses) entre des clubs et des industries.

Toutes proportions gardées, celle qui a uni l’usine d’Athus au club de la même ville en fait partie. Elle débute en 1958 et ses chapitres portent un dénominateur commun : Paul Viot. Originaire de Courcelles, dans le Hainaut, cet ingénieur a rejoint Athus au lendemain de la seconde guerre mondiale et de l’arrivée de Cockerill dans une société où il endosse le rôle de chef du service traction.

Passionné de foot, M. Viot intègre rapidement le comité de la Jeunesse Athusienne, le club des quartiers ouvriers. Et c’est lui qui sera, avec le vicaire de la paroisse, l’instigateur de la fusion avec l’autre club de la localité, le Saint-Louis, à l’ancrage plus catholique comme son nom l’indique. De cette union, naît, en 1958, le Sporting Club Athusien dont Paul Viot devient le président. Et le relais avec l’usine d’Athus, laquelle va servir de principal atout dans les opérations de recrutement d’un club qui s’éveille à l’ambition.

Un transfert au Sporting, c’est la garantie d’un boulot à l’usine

Puisque la prestigieuse Jeunesse Arlonaise, voisine et rivale, a pu se hisser jusqu’en D3, les Métallos sont bien décidés à montrer qu’ils peuvent y parvenir aussi. Et n’ont guère de mal à attirer quelques footballeurs doués des environs ou à conserver dans leurs rangs les plus beaux joyaux de la localité. Un transfert au Sporting, c’est presque la garantie, pour celui qui en cherche, de dénicher un boulot à l’usine voisine. « M. Viot se chargeait de leur trouver une place, se souvient André Lommel, un Athusien pur jus, qui lui a travaillé à Rodange, mais fut milieu de terrain chez les Métallos depuis sa première affiliation jusqu’en 1982. Ce n’était pas compliqué. Il y avait toujours besoin de quelqu’un à l’usine. Qu’il s’agisse d’un manœuvre ou d’un ouvrier spécialisé. »

Sur le onze de base: 5, 6 ouvriers

Conséquence, il n’était pas rare que le onze athusien, aux allures d’équipe corporative, compte sept ou huit ouvriers d’une usine dont les hauts fourneaux étendaient leurs ombres jusqu’aux travées du stade distant d’à peine un kilomètre. Claude Deller, René Decker, Gaby Piazzon, Raymond Mirkès, Jacques Biava, Jean Waltzing, Guy Van Strydonck, André Lefèvre ou les Français Gilbert Paternot et Jean Poulet : quelques exemples connus de ces hommes qui ont marqué de leur sueur les maillots du Sporting autant que les bleus de travail qu’on leur distribuait dans les ateliers voisins. « Poulet, il pouvait travailler six ou sept heures le dimanche matin et courir comme un lapin sur la pelouse l’après-midi », se remémore encore André Lommel.

Alternant les bonnes et moins bonnes performances, les montées en Promotion et les relégations en 1re provinciale, le Sporting échouera cependant dans sa quête de la D3. Son meilleur résultat ? Une 6e place en Promotion à l’issue de la saison 65-66.

Mais le stade de la rue de France, lui, ne désemplira guère durant cette période de prospérité. Accueillant régulièrement plus de 800 personnes, avec des pointes jusqu’à 2 000 les jours de derby face à Virton, Arlon ou Halanzy. « On a atteint une moyenne de 1 030 spectateurs la saison où je suis arrivé », croit se souvenir le Français Gilbert Paternot.

Devenu le symbole de la sidérurgie locale, le club, certes, ne bénéficie pas d’une aide financière directe de l’usine, mais profite clairement d’une conjoncture favorable. Et pas seulement aux guichets du terrain. « Avant chaque saison, on partait à deux faire signer des cartes de membre chez les commerçants locaux et on revenait avec 50 000 F, se souvient Francis Lucy, membre du comité et délégué de l’équipe dans les années 70. Beaucoup d’autres clubs faisaient pareil ; la différence, c’est qu’à Athus, on avait 200  commerces… »

Qui, comme le club, ont évidemment payé cher la fermeture de l’usine en 1977. « Déjà à l’approche de la fermeture, le moral des joueurs n’était pas au beau fixe, ajoute Francis Lucy. Si on perdait 2-0 à la mi-temps, c’était sûr qu’on n’allait plus pouvoir revenir. »
Relégué en P1 en mai 1977, le Sporting allait même mettre près de 20 ans avant de retrouver la Promotion.

Un international autrichien chez les Métallos

Ernst Stojaspal. Ce nom ne dit sans doute pas grand-chose aux moins de 20 ans. Ni aux moins de 30 ou 40 d’ailleurs. Cet ancien attaquant autrichien, meilleur buteur du championnat dans son pays à cinq reprises, a fait partie, au même titre que les célèbres Gehrard Hanappi et Ernst Happel, d’une des plus belles sélections autrichiennes de tous les temps. Troisième de la Coupe du Monde 1954 au passage. Eh bien, cet Ernst Stojaspal a aussi été joueur-entraîneur au Sporting d’Athus ! De 1968 à 1970. Il avait 43 ans quand il a rejoint les Métallos. Sa carrière l’avait précédemment emmené en France, comme joueur (Strasbourg, Monaco, Metz) puis comme entraîneur (Ajaccio et Giraumont, en Lorraine). Toujours attentifs à ce qui se passait de l’autre côté de la frontière et poussés par l’ambition que leur autorisaient la prospérité de la ville et d’intéressantes rentrées financières (aux guichets notamment), les dirigeants du Sporting lui avaient offert un job full-time et plutôt grassement rémunéré. Certaines sources parlent tout de même d’un logement et de quelque 25 000 francs mensuels. Joli pactole pour l’époque, ce qui ne plaisait d’ailleurs pas à tout le monde en interne.

Entraînements matinaux et relégation

Gilbert Paternot, défenseur français de très bon niveau et qui a rejoint le club en 1966, n’appréciait guère la personnalité de l’ex-international. « Quand il me faisait venir à l’entraînement le matin, il me disait de m’échauffer pendant qu’il lisait le journal, confie-t-il. Et il était souvent en retard parce qu’il aimait encore bien faire la tournée des cafés. Il avait décidé que les joueurs viendraient s’entraîner le matin lorsqu’ils feraient 2-10 à l’usine. On était donc deux ou trois pour chaque séance matinale. »

L’épisode n’a pas duré plus de deux ans. L’Autrichien, qui entraînait aussi les jeunes pour justifier son salaire, ne jouait plus beaucoup et ne s’illustrait plus guère que par la qualité de ses coups francs. De plus, son passage à la tête de l’équipe s’est soldé par une relégation en 1re provinciale. Il aurait ensuite tenu un café à Monaco.

Un match interrompu

Le 31 juillet 1977, un peu plus d’un mois avant la fermeture de l’usine, près de 2 000 manifestants avaient défilé dans le calme à travers la cité athusienne. Le lendemain, des ouvriers étaient venus interrompre, pacifiquement, la rencontre de Coupe de Belgique qui opposait les Métallos à Mormont. L’équipe locale, décimée ce jour-là, s’était inclinée 1-3.

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Il y a 40 ans, l’usine d’Athus fermait définitivement ses portes.

La rédaction de l’Avenir Luxembourg est partie à la rencontre de ceux qui ont vécu ce drame social.

Ils parlent du combat, de l’ambiance à l’usine et des jours sombres.

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