En 1979, la tronçonneuse du désespoir à Arlon

Michel Poncelet n’avait que 23  ans en 1977 et peu d’expérience de permanent syndical des Métallos de la CSC, lorsqu’il a été confronté à la crise de la sidérurgie à Athus. « La fermeture fut pour moi une tragédie. J’ai vu des gens qui sortaient de l’usine en pleurant.
Ce qui m’a frappé, c’est qu’au plan wallon, il n’y a eu aucune solidarité. J’ai même constaté que certains de mes collègues de Liège, Charleroi, ont préféré tirer la couverture de leur côté. Il ne faut pas oublier que les quotas de production perdus à Athus partaient dans d’autres bassins à Liège et Charleroi », raconte Michel Poncelet.
Pouvait-on empêcher la fermeture ?
« Certes, l’outil d’Athus était vétuste, mais je reste convaincu que moyennant des investissements importants avec une restructuration humaine, on aurait pu garder une part d’activités », répond Michel Poncelet.
L’ancien syndicaliste est aussi d’avis qu’avant 1977, il aurait fallu déjà anticiper en « menant une véritable politique de reconversion industrielle passant par la formation des sidérurgistes. »
Plus tard, deux ans après la fermeture d’Athus, de nouveaux incidents sont survenus. « La Société de diversification SDBL était exsangue, sans sou. Cette SDBL  qui devait relancer les anciens sidérurgistes dans de nouveaux projets. On attendait de nouveaux crédits de la Région wallonne pour poursuivre l’assainissement du site d’Athus. »

Un ouvrier découpe le comptoir

Une manifestation a eu lieu place Léopold à Arlon le 12 octobre 1979.  Le syndicaliste du Setca, Jacques Hardy, exigeait au micro des investissements de la part des banques.
« Depuis la place Léopold, plusieurs manifestants ont alors improvisé de se porter à la Générale de Banque, à 250 mètres de là. Et là, tout est allé très vite. Un ouvrier d’origine italienne de Battincourt a sorti sa tronçonneuse. Après Athus, il avait été placé dans les bois de Freyr, près de Saint-Hubert. Il s’est mis à découper avec sa tronçonneuse un comptoir de la Générale de Banque !
Il n’aurait pas dû le faire bien sûr. Mais tout allait mal. La SDBL était très mal gérée. Il fallait un exutoire. On est tous sortis de la banque. Les policiers étaient dehors, mais ont préféré ne pas intervenir. Je crois que s’ils l’avaient fait, il y aurait eu une grosse émeute. »

Arrêté par le juge Mergeai

Au cours des heures qui suivent, Michel Poncelet, en tant que responsable syndical, voit la police débarquer chez lui à 6 h du matin, avec un mandat d’amener. « J’ai été emmené à la gendarmerie d’Arlon.  On m’y a interrogé de 8  à 17 h. J’ai pu téléphoner cependant à quelques responsables de mon syndicat ainsi qu’à Jo Mottet, le journaliste de l’Avenir qui suivait nos combats. À 18 h, le juge d’instruction, Jean Mergeai, qui n’était pas contraire, m’a arrêté et inculpé de destruction de biens mobiliers en bande armée et d’avoir été le meneur de cette bande.
Je me suis retrouvé emprisonné deux jours à la rue Léon Castilhon, à Arlon. Des heures vraiment sombres dans une cellule qu’on partageait à plusieurs. »

Michel Poncelet raconte encore, avec beaucoup d’émotion, que lorsqu’il a réintégré les locaux de la CSC en face de la gare d’Arlon juste après sa libération, 200 à 300 personnes l’attendaient. Et l’ont applaudi.
Son procès et celui de Jacques Hardy ont eu lieu quelques mois plus tard. ils ont été condamnés à 6 mois de prison avec sursis. « Mais je retiendrai de cette période toutes les marques de solidarité que nous avons reçues. Notamment de MgrMathen, qui était l’ancien doyen d’Arlon et sensible aux questions sociales. »

Le lundi 29 aôut 1977, les ouvriers d’Athus ont réussi à occuper l’ambassade du Grand-Duché à Bruxelles.

« Ils ont préféré laisser crever la bête »

Il a été l’initiateur d’actions qui ont marqué les esprits, comme l’occupation de l’ambassade du Grand-Duché à Bruxelles, le blocage du train européen Trans-Europe-Express, à Arlon, ou le saccage par un manifestant armé d’une tronçonneuse, du bureau de la Société générale de banque où Jacques Hardy avait dirigé les ouvriers en colère. « Je n’étais pas l’homme qui a tronçonné le bureau de la Générale à Arlon, mais on a fait de moi l’homme à la tronçonneuse pour me faire passer pour un agitateur. Je suis allé en prison avec d’autres syndicalistes parce que nous nous étions attaqués à une puissance financière », clame Jacques Hardy aujourd’hui depuis sa retraite du Berry, en France, où il vit avec son épouse qui a écrit un livre complet sur sa vie.

« Le problème c’était que les actionnaires vivaient sur la bête sans investir. Ils n’ont pas anticipé l’évolution économique et l’outil est devenu vieillot. La bête a fini par crever. Les holdings et des groupes financiers, surtout celui de la Générale, de la Compagnie Bruxelles Lambert et de la Cobepa préféraient effectuer des placements et engranger des bénéfices plutôt que de donner aux entreprises qu’elles sous-tendaient financièrement, les moyens de se recycler. Moi, je ne voulais pas d’une solution sociale seule. Il fallait, pour que les ouvriers retrouvent du travail, un plan économique », ajoute-t-il.

« On a évité des morts »

L’usine fermait tandis que celle de Rodange, juste en face continuait de tourner à plein. Injuste pour les Athusiens qui « voulaient aller casser du Luxembourgeois ». Un fort dispositif policier bien installé sur la frontière les empêche de passer régler leurs comptes. « S’ils étaient passés, il y aurait eu des tués », dit Jacques Hardy. C’est là qu’il va montrer tout son génie. Il promet aux ouvriers, pour les calmer, « de les conduire au Grand-Duché un peu plus tard. »

« Fin août 1977, j’avais promis aux travailleurs d’aller au Grand-Duché pour agir auprès du gouvernement luxembourgeois qui avait directement des participations financières dans l’Arbed et un pouvoir décisionnel dans la MMRA. Je savais aussi qu’une petite étincelle aurait débouché sur une guerre entre ouvriers des deux sites. Avec le pire à craindre à la clef. J’ai donc imaginé cette manifestation à Bruxelles le lundi  29 août 1977. La cible annoncée était la CEE, mais une fois sur place les occupants des six cars bondés de travailleurs d’Athus, se sont engouffrés dans l’ambassade grand-ducale en face des Communautés ! J’avais tenu parole : j’avais emmené les travailleurs en territoire luxembourgeois. J’ai négocié avec l’ambassadeur qui a promis d’intervenir auprès de son gouvernement. Nous sommes repartis dignement, les esprits étaient calmés. On avait évité le pire. »

Pour en savoir plus : Livre: « Jacques Hardy, Robin des Bois ou Don Quichotte »  par Marie Du Berry, éditions CPE

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Il y a 40 ans, l’usine d’Athus fermait définitivement ses portes.

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