Et si Athus avait été mise à l’écart

40 ans après, c’est toujours vrai : la ville d’Athus a été la grande oubliée de la reconversion économique du Sud-Luxembourg.

On ne refait pas l’histoire, elle s’impose à nous, autant s’en inspirer.
Dans son dernier discours prononcé au Conseil provincial, le 26 octobre 1995, le gouverneur Jacques Planchard dit ceci : « Les emplois prévus par le PED se sont concentrés sur 8 industries : Ampacet, Ferrero, Mobil, Glaverbel, US Gypsum, Michelman, Terminal Container et Trax. Nous enregistrons actuellement 1 443 emplois créés, soit un taux de réalisation de 96 %. »
Il est quand même bon de préciser que les six premières étaient sur les zones dites transitoires, en attendant que le site industriel d’Athus soit assaini et prêt à la reconversion. Seules les deux dernières sont situées sur le site.

Est-ce que cela voudrait dire qu’un peu moins de vingt ans après la fermeture de l’usine d’Athus, on aurait remis les compteurs de l’emploi à zéro ? Pour le Sud-Luxembourg, peut-être, mais pour Athus, pas du tout.
Car en réalité, Athus aura été la grande oubliée de la reconversion économique. La SDBL, Société de diversification belgo-luxembourgeoise, mise en place à la fermeture n’aura été qu’un fiasco, un gâchis.

Le mal est fait

Les 20 millions de francs belges investis dans son capital de départ par la SDRW (74,8 %) et l’État grand-ducal (25 %), un montant dérisoire, l’auront été en pure perte. Tout comme les 100 millions de FB réinjectés par l’État belge deux ans plus tard. La SDBL finira en faillite.
On se dit après coup que c’est Idélux, l’Intercommunale de développement économique, qui était taillée pour le job, et pas cette fumeuse SDBL. Trop tard, pour Athus, le mal est fait.
Il y en a d’autres pour dire que l’argent consacré au volet social de la fermeture, la création d’une Cellule de l’emploi, garantissant aux salariés licenciés, dans toute une série de cas de figure, un salaire dégressif pendant trois ans, aurait mieux fait d’aller à la reconversion, à la formation. Difficile d’être précis mais on parle de sommes de 1 à 2 milliards de francs belges.
Cet argent investi dans le pouvoir d’achat aura quand même servi d’amortisseur, de train d’atterrissage, et pour les premiers intéressés, et pour ceux qui vivaient de ce pouvoir d’achat. Ce qui n’est pas rien.

Petit canard noir

Longtemps, Athus aura une étiquette de petit canard noir qui lui collera à la peau. Le combat mené par les anciens sidérurgistes, un combat rude parfois, avant, pendant et après le démantèlement de leur outil de travail, ne passe pas, chez nos voisins grand-ducaux bien sûr, mais aussi de ce côté-ci de la frontière. Athus a été au-delà du « syndicalement correct » et devra en payer le prix.

Tout va très bien…

Et 40 ans plus tard ? Tout va très bien, Madame la marquise, tout va très bien, tout va très bien. Mais il ne faut pas se voiler la face. Si le Sud-Luxembourg se porte bien aujourd’hui, c’est essentiellement à la croissance grand-ducale qu’il le doit, ses retombées sur l’emploi, sur le pouvoir d’achat, sur la démographie.
La Lorraine française est dans la même situation. Pourvu que ça dure. Pourvu qu’on n’oublie pas ceux qui ne sont pas montés dans ce train.

« La fiscalité est un sérieux frein au développement »

Fabian Collard, le patron d’Idélux estime que l’atout principal du PED reste la logistique. La fiscalité reste le principal obstacle pour les investisseurs.

Quel avenir pour le PED ? Tous les feux sont au vert pour le développement du transport à partir d’Athus parce que le Grand-Duché est de plus en plus engorgé. Ce qui pousserait d’ailleurs nos voisins Grand-ducaux à plancher sur la possibilité de créer un territoire commun avec un autre pays et qui bénéficierait d’une fiscalité favorable plus attirante pour les investisseurs potentiels. Voici donc une solution qui pourrait compenser la non reprise d’Aubange en zone franche. 

Fabian Collard, quelle image avez-vous du PED ?
Fabian Collard: Je pense qu’on a fait le bon choix dans les années 1980 quand on a reconverti le site avec l’aide de l’Europe ; ce qui a permis à des entreprises comme Federal Mogul, Ampacet ou CMI de s’installer là, malgré un contexte transfrontalier qui constitue à la fois le meilleur atout et le pire ennemi d’Athus. Que cela soit en termes de fiscalité du côté grand-ducal ou le grand redéploiement commercial sur la partie française. La réindustrialisation du PED est très difficile à cause de la compétitivité du Grand-Duché. D’un autre côté, le développement luxembourgeois profite à beaucoup d’habitants de chez nous.

Sans reconnaissance en zone franche, est-ce mission impossible pour réindustrialiser Athus ?
C’est presque mission impossible car le frein reste le coût du travail. Tant qu’on n’aura pas une harmonie fiscale européenne, ce sera difficile, mais il y a sans doute une évolution. Les Grand-Ducaux étudient en effet la possibilité de créer avec les pays voisins des territoires sur lesquels la fiscalité serait plus douce, sorte de lissage par exemple entre nos taux et les leurs. Ce n’est pas par altruisme, mais le Grand-Duché veut désengorger ses différentes régions saturées et se tourne là où il y a de l’espace. Chez nous, par exemple. C’est du win-win.

Est-ce faisable sur le plan juridique ?
Oui et cela existe déjà dans le Hainaut. L’Europe autorise ces espaces fiscaux plus favorables. Mais bon c’est une belle opportunité qui ne se mettra pas en place tout de suite. J’espère le voir avant de prendre ma pension (rires). Cela se négocie d’État à État.

Comment rebooster la région d’Athus ?
Nous avons la chance que les patrons des grosses sociétés sont des gens de la région attachés à leur terroir et qui font tout pour développer leur outil. Et ils ont du mérite parce qu’au sein de leurs groupes respectifs, on compare leurs résultats avec ceux d’usines toutes neuves situées à l’Est où la main-d’œuvre est moins chère. Ces patrons veulent pérenniser l’activité de leurs entreprises respectives qui sont arrivées chez nous voici plus de 30 ans.

Un site assaini, une région désenclavée

Un site assaini, une région désenclavée, voilà le bilan du PED, selon Jean-Paul Dondelinger, auteur d’un ouvrage sur la question. 

En 2011, Jean-Paul Dondelinger, alors bourgmestre d’Aubange, publie « Pôle européen de développement. Une agglomération transfrontalière, utopie ou espoir ? ». À l’époque, l’auteur penchait vers l’espoir. Aujourd’hui, il penche davantage vers l’utopie. 

Jean-Paul Dondelinger, l’ATPED (Agglomération transfrontalière du pôle européen de développement), née en 1996 n’est finalement aujourd’hui plus qu’un navire fantôme, sans capitaine à bord ?
Jean-Paul Dondelinger: Pour l’instant oui. Il existe des contacts bilatéraux entre Aubange et des Communes françaises, ou Aubange et des Communes luxembourgeoises. Mais il n’y a rien de formaliser. Il est de plus en plus difficile d’entrer dans des programmes européens. 
Le développement d’Athus passe-t-il vraiment par des partenariats transfrontaliers ?
Il faut d’abord se débarrasser de cette réputation un peu glauque qui colle à Athus. Et cela passe par la rénovation urbaine, qui sera un travail de longue haleine. Le citoyen voudrait que demain le soleil luise à Athus. Cela ne se fait pas d’un claquement de doigt.

Côté grand-ducal, une ville nouvelle se crée à Esch-Belval. Cela vous fait penser à une occasion ratée par Athus ou un atout dont Athus peut profiter ?
J’ai l’impression que le développement d’Esch-Belval est d’abord un développement de l’Université de Luxembourg. Ce qui est bien. Il fallait oser délocaliser l’institution. Mais au niveau entrepreneurial, je n’entends pas grand-chose.
On s’est dit un temps qu’il y aurait un besoin de kots étudiants et que la Commune pourrait en profiter. Or Villerupt (France) est déjà en train de construire des kots étudiants. C’est impressionnant. Et la ville est plus proche que nous d’Esch. Je pense que le développement se fera là.

Vous êtes envieux ?
Non, pas du tout. Nous, on va mettre le paquet sur la rénovation urbaine. C’est là que les premiers investissements seront faits. 

Le PED a-t-il rempli son objectif ? Dans votre ouvrage, vous parlez de 1500 emplois créés en Belgique. Mais des emplois qui exigent peu de qualification. Et du développement d’un pôle logistique qui n’apporte guère de plus-value ?
C’est une volonté d’Idélux de faire de la logistique. Ce qui a peu de conséquences positives pour la Commune. La création d’emplois est quasi nulle. La recette fiscale est nulle. Sans compter les nuisances causées par le charroi. On a l’impression que la reconversion est ratée. La mono-industrie sidérurgique a été remplacée par de la mono-industrie logistique. Après, je ne pense pas que la volonté d’Idélux était là. Il n’y a pas assez de diversité sur le zoning.

Est-ce qu’il est encore possible de prendre un autre virage ?
Il faut attirer des PME et des PMI, qui sont difficilement délocalisables. Cela ne sert à rien de rêver d’attirer une entreprise qui va créer une centaine d’emplois.
Et comment attirer ces PME et PMI ?
Je n’en sais rien… Il faut refaire un effort de prospection et voir si les entreprises existantes ont besoin de sous-traitants. Maintenant, les aides à l’emploi sont quasi inexistantes. Et il y a des décisions que j’ai dû mal à comprendre. Intersport voulait s’installer au niveau du mini-zoning du Point Triple. L’urbanisme d’Arlon a mis son veto car cette zone n’est pas dédicacée au commerce. Dommage car cette enseigne aurait pu avoir un effet d’appel.
Athus n’est-il pas condamné à rester l’hinterland pauvre du Grand-Duché ?
C’est le risque.

Le bilan du PED penche-t-il davantage vers la réussite ou l’échec ?
Le PED… (NDLR : il se reprend). Il faudrait déjà lui trouver un autre nom. Il n’a plus rien d’européen depuis 1995. Je pense qu’il ne faut pas du tout être négatif, le PED aura au moins servi à assainir tous les sites industriels et à désenclaver la zone. 
Je pense également qu’il ne faut pas mettre tout sur le dos de la fermeture de l’usine d’Athus. Sans elle, les commerces auraient aussi quitté la ville pour s’installer dans des zonings commerciaux.

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Il y a 40 ans, l’usine d’Athus fermait définitivement ses portes.

La rédaction de l’Avenir Luxembourg est partie à la rencontre de ceux qui ont vécu ce drame social.

Ils parlent du combat, de l’ambiance à l’usine et des jours sombres.

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