En Méditerranée comme aux portes de Ceuta, l’Europe répond aux migrations par la fermeture et l’externalisation de ses frontières. Une politique de dissuasion qui repousse les exilés vers des routes toujours plus dangereuses, tout en éloignant de nos regards les violences et les morts qu’elle provoque.

À force de déléguer ses frontières, l’Europe a surtout délégué sa conscience. En Méditerranée, sa politique migratoire repose depuis des années sur le principe simple de tenir les exilés le plus loin possible des côtes européennes, quitte à sous-traiter cette mission à des régimes et à des milices dont les méthodes plus que problématiques sont documentées depuis longtemps.

Les garde-côtes libyens, financés et soutenus par l’Union européenne, interceptent régulièrement des embarcations de migrants en mer pour les ramener vers la Libye. Or, les organisations internationales, l’ONU et plusieurs ONG décrivent depuis des années les violences commises dans les centres de détention libyens : torture, violences sexuelles, extorsions, travail forcé ou disparitions.

Pendant ce temps, la Méditerranée demeure l’une des routes migratoires les plus meurtrières au monde. Début avril, l’Organisation internationale pour les migrations indiquait qu’au moins 990 personnes étaient déjà mortes ou portées disparues en Méditerranée depuis le début de l’année 2026, soit l’un des débuts d’année les plus meurtriers depuis le début des relevés en 2014.

Ce qui se déroule actuellement à Ceuta, l’une des deux frontières terrestres entre le Maroc et l’Espagne, illustre cette même logique. Des milliers de personnes ont tenté de rejoindre l’enclave espagnole depuis le Maroc, parfois à la nage, au péril de leur vie. Plusieurs y ont laissé la leur. Face à ces hommes, ces femmes, ces familles et ces mineurs, la réponse a d’abord été sécuritaire. Les gouvernements ont déployé plus de militaires encore et appeler à fermer davantage encore les frontières européennes. Comme si l’urgence était uniquement de repousser celles et ceux qui arrivent, et non de comprendre ce qui les pousse à se jeter à l’eau pour atteindre un morceau d’Europe.

Pourtant fermer une frontière ne met pas fin aux migrations. Comme le rappelle le chercheur François Gemenne, cela déplace généralement les exilés vers d’autres routes ou rend celles qu’ils continuent d’emprunter plus dangereuses. Cette politique alimente aussi le commerce des passeurs, auxquels les candidats au départ doivent davantage se fier lorsque les voies légales disparaissent.

Pendant ce temps-là, l’Europe regarde avec indignation les méthodes musclées de l’agence américaine ICE. Mais ici aussi, la logique est celle de la dissuasion par la peur. En Méditerranée, les violences sont externalisées et les morts invisibilisés. Les corps disparaissent entre les vagues, loin des caméras, des vidéos de smartphones et surtout des regards européens.