Alors que la Libye durcit sa politique migratoire, l’Europe envisage d’étendre sa coopération  aux forces qui contrôlent l’est du pays.

En Libye, les autorités rivales semblent au moins s’accorder sur un point. Leur volonté de chasser les personnes migrantes. Ces derniers mois, les pouvoirs installés à l’est comme à l’ouest du pays ont multiplié les déclarations contre leur prétendue « installation », tout en menant des campagnes d’arrestations et d’expulsions collectives.

« Dans l’espace d’une ou deux semaines, toutes les autorités ont repris, à peu de chose près, le même discours », constate Nadège Lahmar, chercheuse sur les migrations en Afrique du Nord pour Amnesty International.

Gouvernement de Tripoli, autorités de l’est, forces armées arabes libyennes ou encore organismes chargés de lutter contre l’immigration irrégulière, malgré leurs profondes divisions, tous affirment aujourd’hui vouloir empêcher l’installation d’étrangers.

Cette convergence s’accompagne, selon Amnesty, de milliers d’arrestations et d’expulsions sommaires vers les pays voisins. « Ces expulsions sont réalisées sans aucune procédure juridique, sans évaluation de la situation individuelle et sans donner aux personnes la possibilité de demander l’asile ou de contester la décision », dénonce la chercheuse.

« On assiste au développement d’une véritable “chasse aux migrants»

Nadège Lahmar, chercheuse sur les migrations en Afrique du Nord pour Amnesty International.

Le durcissement ne vient plus uniquement des autorités. Des groupes citoyens appellent désormais sur les réseaux sociaux à dénoncer les migrants, mais aussi les Libyens qui leur louent un logement ou leur donnent du travail. Certains les qualifient d’« infiltrés » et accusent leur présence de menacer l’identité du pays. « On assiste au développement d’une véritable “chasse aux migrants” », alerte Nadège Lahmar.
Cette rhétorique, comparable à celle du « grand remplacement » en Europe, permet aussi aux responsables politiques de détourner l’attention des difficultés économiques et sociales du pays. Les migrants deviennent les boucs émissaires d’une population confrontée au manque d’accès aux soins, à l’éducation et à la sécurité.

C’est pourtant dans ce contexte que l’Union européenne envisage d’étendre sa coopération migratoire à l’est de la Libye. Le développement d’une nouvelle route maritime reliant cette région à la Grèce pousse les Européens à se rapprocher des forces contrôlées par le maréchal Khalifa Haftar.

« Ce qu’ils ont mis en place à l’ouest pour soutenir les interceptions, ils sont en train de le reproduire à l’est », souligne Nadège Lahmar. L’objectif serait notamment de renforcer les capacités des garde-côtes et de développer un système de coordination des opérations en mer. Amnesty rappelle toutefois que les forces armées de l’est sont accusées d’homicides, de viols, de disparitions forcées et d’autres crimes relevant du droit international.

Pour l’organisation, cette extension confirme que le contrôle des départs reste prioritaire sur la protection des personnes. « L’Union européenne poursuit cette coopération sans réelle condition liée aux droits humains, sans évaluation indépendante et avec très peu de transparence sur les financements accordés », regrette la chercheuse.

En renforçant ces acteurs, l’Europe risque également de se rendre dépendante de pouvoirs capables d’utiliser les départs comme moyen de pression. « Nous leur donnons une arme pour soumettre l’Union européenne à un chantage », prévient, elle aussi, Nadège Lahmar.