Le drame de Ceuta nourrit le récit d’une « invasion » porté par l’extrême droite, estime François Gemenne. Le politologue belge, spécialiste des migrations, dénonce la déshumanisation des migrants et le manque de solidarité entre les pays européens.

Pour François Gemenne, politologue belge et spécialiste des migrations, le drame de Ceuta révèle autant la déshumanisation du débat migratoire que l’incapacité des Européens à apporter une réponse commune. Il alerte également sur l’instrumentalisation des migrants pour déstabiliser l’Union européenne.

Que révèle ce qui vient de se passer à Ceuta ?

C’est un mouvement de foule tragique et une crise politique européenne. Une rumeur diffusée sur les réseaux sociaux affirmait que Ceuta était ouverte. Il reste beaucoup de zones d’ombre. Qui a propagé cette rumeur et quel a été le rôle des autorités marocaines ? Ce qui est certain, c’est que ces images constituent un cadeau du ciel pour l’extrême droite. Elles confortent son récit d’une invasion, alors qu’il s’agit d’un mouvement de foule.

Toutes ces personnes voulaient-elles migrer vers l’Europe ?

Il y avait certainement des migrants refoulés au cours des semaines ou des mois précédents, qui attendaient aux abords de Ceuta. Les arrivées de Marocains en Espagne avaient diminué d’environ 50 % depuis le début de l’année. Mais il y avait aussi de simples curieux. La géographie très particulière de Ceuta, enclave espagnole au Maroc, a joué un rôle essentiel. Quand la rumeur s’est répandue, des dizaines de milliers de personnes se sont mises en mouvement.

Ceuta est-elle une porte d’entrée directe dans l’espace Schengen ?

Non. Ceuta ne fait pas partie de l’espace Schengen. Entrer dans l’enclave ne donne donc pas le droit de rejoindre l’Espagne continentale. Ceuta et Melilla sont des enclaves européennes en Afrique, des anachronismes hérités de l’histoire. C’est un peu comme si vous entriez dans une ambassade quelque part dans le monde.

Certains affirment que la politique de régularisation menée par Pedro Sánchez a pu créer un « appel d’air », ce n’est pas votre avis ?

La recherche montre que les théories de l’appel d’air ne sont pas fondées. Les personnes ne choisissent pas un pays uniquement en fonction des conditions administratives, financières ou sociales qu’il propose. Surtout, la régularisation espagnole ne concernait pas les nouveaux arrivants. Il fallait déjà résider en Espagne depuis au moins six mois au moment où la mesure a été décidée.

« Ceuta ne fait pas partie de l’espace Schengen. Entrer dans l’enclave ne donne donc pas le droit de rejoindre l’Espagne continentale. »

Ceuta est-elle une porte d’entrée directe dans l’espace Schengen ?

Non. Ceuta ne fait pas partie de l’espace Schengen. Entrer dans l’enclave ne donne donc pas le droit de rejoindre l’Espagne continentale. Ceuta et Melilla sont des enclaves européennes en Afrique, des anachronismes hérités de l’histoire. C’est un peu comme si vous entriez dans une ambassade quelque part dans le monde.

Certains affirment que la politique de régularisation menée par Pedro Sánchez a pu créer un « appel d’air », ce n’est pas votre avis ?

La recherche montre que les théories de l’appel d’air ne sont pas fondées. Les personnes ne choisissent pas un pays uniquement en fonction des conditions administratives, financières ou sociales qu’il propose. Surtout, la régularisation espagnole ne concernait pas les nouveaux arrivants. Il fallait déjà résider en Espagne depuis au moins six mois au moment où la mesure a été décidée.

Pourquoi les morts s’effacent-ils si vite derrière la sécurité des frontières ?

Parce que nous avons cessé de voir les migrants comme des personnes humaines et que nous les regardons comme des envahisseurs, des ennemis de l’Europe. Leur vie a dès lors très peu de prix, qu’ils meurent noyés, piétinés ou dans un naufrage en Méditerranée. Nous nous sommes habitués à ce que des milliers de personnes y meurent chaque année, comme s’il s’agissait d’une fatalité et non du résultat de choix politiques.

« Pour déstabiliser l’Europe, il suffit d’envoyer des migrants se fracasser à ses frontières. Les migrants deviennent une monnaie de chantage. »

Quelle leçon l’Europe devrait-elle tirer de cette crise ?

La panique politique envoie un signal dangereux aux régimes hostiles à l’Union. Pour déstabiliser l’Europe, il suffit d’envoyer des migrants se fracasser à ses frontières. Les migrants deviennent une monnaie de chantage.

Le nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile a-t-il réussi son premier test ?

Manifestement non. L’Espagne a été laissée très seule, alors qu’une réponse coordonnée était nécessaire. En externalisant davantage sa politique d’asile, l’Europe accroît aussi sa dépendance envers des pays tiers. S’ils hébergent des migrants ou traitent des demandes d’asile pour elle, ils disposent d’un puissant moyen de pression.

Fermer davantage les frontières peut-il empêcher les départs ?

Cela rassure ceux qui se trouvent à l’intérieur, mais ne réduit pas le nombre de personnes qui tentent de passer. Cela rend surtout le trajet plus dangereux et renforce la dépendance envers les passeurs.

À quoi pourrait ressembler une politique migratoire européenne à la fois réaliste, contrôlée et respectueuse des droits humains ?

Il n’existe pas de recette miracle, mais trois piliers me paraissent essentiels. D’abord, considérer les pays d’origine comme de véritables partenaires et pas seulement comme des lieux où l’Europe externalise sa politique d’asile. Ensuite, ouvrir des voies d’accès légales afin de réduire la dépendance envers les passeurs et d’éviter les drames en Méditerranée. Enfin, distinguer clairement la migration de travail de l’asile. Sans possibilités légales de venir travailler en Europe, toute la pression se reporte sur le système d’asile, qui finit par être engorgé.

Immigration : Georges-Louis Bouchez normalise le discours de la droite radicale

En accusant Pedro Sánchez de mettre l’Europe en danger et en réclamant une suspension partielle de l’Espagne de l’espace Schengen, Georges-Louis Bouchez s’inscrit dans une stratégie politique déjà largement employée par la droite radicale européenne, estime François Gemenne. C’est en effet une position qui rejoint les critiques formulées contre Madrid par plusieurs gouvernements européens, notamment celui de Giorgia Meloni en Italie.

« Georges-Louis Bouchez est un politique, donc il doit essayer de gagner des voix. Moi, je suis chercheur, donc j’essaie de décrire les faits. »

« Georges-Louis Bouchez est un politique, donc il doit essayer de gagner des voix. Moi, je suis chercheur, donc j’essaie de décrire les faits. » Pour François Gemenne, la réaction du président du MR au drame de Ceuta illustre la manière dont les responsables politiques exploitent la question migratoire pour polariser l’opinion et « grappiller des voix ».

François Gemenne y voit également un renversement des responsabilités. « C’est l’Espagne qui était mise en danger par ce mouvement de foule. Ce n’est pas du tout l’Espagne qui mettait l’Europe en danger. L’Espagne est la victime ici. » Présenter Madrid comme responsable de la crise constitue, selon lui, « un retournement assez spectaculaire de la réalité », alors que l’origine précise de la rumeur et le rôle des autorités marocaines restent à éclaircir.

Le chercheur juge également particulièrement malvenue la proposition de sanctionner l’Espagne. Au moment où les autres États européens auraient dû afficher leur solidarité, certains ont choisi de l’accabler. « Ils ont poignardé l’Espagne dans le dos », dénonce-t-il. Une attitude d’autant plus paradoxale que Madrid est parvenue à ramener au Maroc la très grande majorité des personnes entrées dans l’enclave.

« Les politiques ont très bien compris que l’asile et l’immigration étaient des sujets très sensibles, sur lesquels l’opinion publique allait facilement se polariser. »

Pour le chercheur, la récupération politique est avant tout électorale. « Les politiques ont très bien compris que l’asile et l’immigration étaient des sujets très sensibles, sur lesquels l’opinion publique allait facilement se polariser. Ils les utilisent pour essayer de marquer des points électoraux. »

Cette surenchère ne fragilise pas seulement l’Espagne, avertit-il. Elle accentue les divisions européennes et sert les intérêts de ceux qui cherchent à déstabiliser l’Union.