Né réfugié palestinien en Syrie, exilé en Turquie puis en Belgique, Karam Alhindi a lui-même traversé la mer Égée sur une embarcation de fortune en 2015.

Lorsque le moteur du canot pneumatique démarre sur une plage turque à l’automne 2015, Karam Al Hindi sait qu’il vient de prendre l’une des décisions les plus importantes de sa vie. Devant lui, la mer Égée. Derrière lui, la Syrie qu’il a dû quitter et une Turquie qui ne veut plus de lui. 

À bord de l’embarcation, une cinquantaine de personnes s’entasse. Des hommes, des femmes et plusieurs enfants. Certains n’ont que quelques mois. « Ce qui m’inquiétait le plus, c’étaient les enfants, raconte aujourd’hui le journaliste installé entre Bruxelles et Damas. Les adultes peuvent comprendre ce qui se passe. Les enfants, eux, n’ont rien choisi et ils ne savent pas réagir en cas de problème. Le plus difficile pour moi, c’était de me sentir responsable de tout ça. »

« Ce qui m’inquiétait le plus, c’étaient les enfants. Les adultes peuvent comprendre ce qui se passe. Les enfants, eux, n’ont rien choisi. Le plus difficile pour moi, c’était de me sentir responsable de tout ça. »

L’histoire de Karam commence pourtant bien avant cette traversée. Né à Damas dans une famille palestinienne, il grandit avec un statut particulier. Comme son père avant lui, il est considéré comme réfugié. « Je suis né réfugié. Mon père est né en Syrie aussi, mais cela ne changeait rien. Nous restions des réfugiés palestiniens. »

Lorsque la révolution syrienne éclate en 2011, le jeune homme s’engage dans la documentation des violences commises contre les civils. Arrêté puis emprisonné, il finit par quitter le pays. Direction la Turquie où il tente de reconstruire une vie.

Pendant plusieurs années, il s’accroche et espère obtenir un permis de résidence. En vain. « J’ai tout essayé pour rester. Je ne voulais pas partir. »

À l’été 2015, les autorités turques lui font comprendre que son avenir ne se trouve plus là. Après une tentative infructueuse par la frontière terrestre, il se tourne vers la mer.

« Je m’en étonne auprès du passeur parce
qu’on avait tous payé. Il m’a répondu :
“Qui a la kalachnikov ?” Alors j’ai obéi.»

Le jour du départ, le passeur distribue les ordres. Les migrants doivent transporter eux-mêmes le moteur, pousser le bateau jusqu’à l’eau et préparer l’embarcation. « Je m’en étonne auprès du passeur parce qu’on avait tous payé. Il m’a répondu : “Qui a la kalachnikov ?” Alors j’ai obéi. » Une fois en mer, personne n’est réellement prêt. « Le conducteur n’avait jamais piloté un bateau. Alors on s’est organisés. Lui à l’arrière et moi à l’avant pour le guider. »

Très vite, Karam prend un rôle central. Il répartit les places, tente de calmer les passagers et transmet leur position à des contacts d’Amnesty International. Dans sa tête, il n’y a aucune place pour la panique. « J’étais dans l’action. Si le bateau chavire, qui s’occupe des enfants ? Qui nage ? Qui aide les autres ? Je réfléchissais seulement à ça. Un peu comme un robot. Je n’ai pas eu le temps de cogiter. »

Pendant près de deux heures, l’embarcation progresse vers Lesbos. Autour d’elle, d’autres canots connaissent moins de chance. L’un se retourne. Un autre tombe en panne.

Pour détendre l’atmosphère, Karam commence même à chanter une chanson populaire du Levant. Peu à peu, les voix se joignent à la sienne. « Les gens avaient besoin d’oublier la peur pendant quelques minutes. »

À l’arrivée en Grèce, des bénévoles et des ONG prennent immédiatement les passagers en charge. Mais le voyage est loin d’être terminé. Commence alors la route des Balkans, les files interminables, les nuits dans les gares et parfois l’humiliation. Neuf jours après avoir quitté la Turquie, il arrive finalement à Bruxelles. « J’ai eu de la chance. Beaucoup plus de chance que beaucoup d’autres. »

La Belgique lui accorde une protection. Quelques années plus tard, il devient citoyen belge. Mais le sentiment d’être chez lui quelque part ne vient jamais vraiment. « J’ai été réfugié trois fois : en Syrie, en Turquie puis en Europe désormais. 

En 2020, il rejoint Médecins Sans Frontières. Puis embarque sur le Geo Barents, navire de sauvetage en Méditerranée. « Quand j’ai traversé la mer, j’aurais voulu qu’un bateau soit là pour nous aider. Alors pouvoir aider d’autres personnes à mon tour avait du sens. »

« Quand j’ai traversé la mer, j’aurais voulu
qu’un bateau soit là pour nous aider.»

Pendant un an et demi, il participe à des dizaines d’opérations de sauvetage. Jusqu’au jour où la mort d’une jeune femme puis la récupération de plusieurs corps lui rappellent brutalement ses limites. Quelques mois plus tard, la chute du régime Assad lui permet de rentrer en Syrie pour la première fois depuis plus d’une décennie et de revoir ses parents.

Aujourd’hui, il travaille comme journaliste et partage son temps entre Damas et Bruxelles. Deux villes qu’il connaît intimement. Deux villes où il se sent parfois étranger. « Les gens de Damas ne me comprennent plus vraiment. Et ici, beaucoup me voient encore comme un réfugié. » Il sourit avant de poursuivre. « Mais je sens que je suis Bruxellois plus que je ne suis Damascien désormais. »