Pendant plusieurs semaines, notre journaliste Mathieu Golinvaux a embarqué à bord de l’Ocean Viking. Sauvetages, témoignages de rescapés, tirs libyens et politiques européennes : découvrez ce grand reportage en six chapitres.
Au large des côtes libyennes, les conséquences de la politique migratoire européenne se jouent en mer chaque jour. Pendant plusieurs jours, lors de deux patrouilles, nous avons embarqué à bord de l’Océan Viking, le bateau de l’ONG SOS Méditerranée, où les équipages tentent de sauver des exilés sur l’une des routes migratoires les plus meurtrières au monde.
Sur la passerelle de l’Océan Viking, les messages s’impriment un à un sur l’Inmarsat C, ce système de communication satellitaire qui ressemble à une sorte de vieux fax. Une liste froide et méthodique qui s’inscrit à l’encre grise sur une petite feuille blanche. « On garde une trace de tout », détaille Jan*, celui que tout le monde appelle deputy SARCO à bord. Des heures de départ. Des coordonnées. Des embarcations de fortune. Et, derrière chaque ligne, des dizaines de personnes désormais portées disparues en Méditerranée centrale.
« Bateau en métal, 88 personnes à bord,parti de Sfax le 14 janvier à 2 heures du matin. »
« Bateau en métal noir, 45 à 50 personnes à bord… »
« Embarcation pneumatique, 42 personnes à bord… »

Nous sommes le 26 janvier. Après plusieurs jours de silence, les autorités maritimes italiennes communiquent enfin sur une série de disparitions survenues entre le 14 et le 21 janvier. Au moins, huit embarcations parties de la région de Sfax, en Tunisie, se sont volatilisées en Méditerranée centrale. Jusqu’à 380 personnes pourraient avoir disparu dans cette seule série de naufrages.
À bord du navire de sauvetage affrété par SOS Méditerranée, à l’heure du « morning meeting », chacun sait ce que signifient ces listes et ce qu’il est probablement advenu de ces personnes parties en mer quelques jours plus tôt avec l’espoir d’une vie meilleure. Le silence est pesant.
Pourtant, une fois la réunion matinale terminée, le travail reprend à bord. Un travail que les équipes répètent depuis près de dix ans. Alors que le navire met le cap vers la zone de sauvetage dans les eaux internationales au large de la Libye, il faut vérifier, puis vérifier encore les équipements, assurer la veille aux jumelles et préparer les semi-rigides d’intervention. « Un sauvetage peut arriver à n’importe quel moment, prévient Lucille, responsable de la communication à bord. Il peut survenir alors que l’on vient à peine d’arriver dans la zone, ou au contraire après plusieurs jours de patrouille. »
« C’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin »
Lucille, Responsable de la communication à bord
Quelques jours plus tôt, alors que le cyclone Harry secouait le bassin central de la Méditerranée, le navire de l’ONG française était resté à quai, à Syracuse dans le sud de l’Italie, les conditions de navigation étant trop mauvaises. « On entend souvent que la présence des navires humanitaires pousse les personnes à traverser, rétorque-t-on du côté de SOS Méditerranée. Mais ces jours-là, il n’y avait aucun bateau humanitaire dans la zone. Pourtant, au moins 400 personnes ont pris la mer à bord d’embarcations totalement inadaptées à une telle traversée. Et on ne sait pas ce que tous ces gens sont devenus. »
Au sud de Lampedusa, où le navire patrouille désormais, le calme est revenu pour quelques jours. Sur l’hélideck, le pont supérieur, deux sauveteurs scrutent l’horizon aux jumelles à la recherche du moindre détail. « C’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin », résume encore Lucille.


Dans la passerelle tout en haut du navire, Jan, le coordinateur adjoint des opérations, surveille les écrans radar et les canaux radio. « On reçoit des alertes d’Alarm Phone (NDLR: un réseau citoyen qui reçoit les appels de détresse de migrants en mer et alerte les secours), parfois d’avions de reconnaissance, parfois d’autres navires. Et parfois, on tombe nous-mêmes sur une embarcation un peu par hasard. Frontex (NDLR : L’Agence européenne des frontières) ? Vraiment très rarement. On ne peut pas dire qu’ils collaborent avec nous », explique ce Belge originaire d’Anvers.
Lorsqu’un signalement arrive, tout s’accélère. La position est estimée, puis la distance et le temps de navigation pour atteindre l’embarcation en détresse. « C’est une course contre la montre, souffle-t-il. Dans cette zone maritime, quelques heures peuvent suffire pour qu’un bateau disparaisse, emporté par les vagues, victime d’une panne moteur ou intercepté par les garde-côtes libyens.»
Sur le pont arrière de l’Océan Viking, trois semi-rigides orange attendent d’être mis à l’eau. Jérôme coordonne les équipes de sauvetage. Cela fait près de cinq ans qu’il embarque sur ce grand bateau rouge qui bat pavillon norvégien. Son rôle est de préparer les interventions et définir la tactique de sauvetage selon le type d’embarcation repérée. « Les gens pensent qu’il suffit d’arriver et de les faire monter à bord pour les sauver. En réalité, tout peut basculer en quelques secondes », explique-t-il.
Les embarcations repérées sont souvent surchargées et instables. Un déplacement de foule peut provoquer un chavirement. Sur les canots pneumatiques, la moindre déchirure peut s’avérer dramatique. « Souvent, beaucoup ne savent pas nager. Lorsque les personnes comprennent qu’elles vont être secourues, l’émotion est parfois telle qu’elle crée un risque supplémentaire. »
Les sauveteurs avancent alors lentement, distribuent les gilets un à un, tentent de maintenir le calme.« Il faut presque sortir les gens comme dans un jeu de mikado », raconte encore l’expérimenté sauveteur.
« Il faut presque sortir les gens
comme dans un jeu de mikado »
Jérôme, coordinateur des équipes de sauvetage
De retour à bord de l’Océan Viking début mai**, en plein cœur d’un après-midi comme les autres, les radios du pont crépitent soudainement. « All team, all team, get ready for a rescue » (NDLR : « Toutes les équipes, préparez-vous pour un sauvetage »), lance Mar, la coordinatrice de la mission, sur le canal 3. Dans un calme finalement assez déstabilisant, toutes les équipes s’activent. Casques, bottes orange et salopettes jaunes sont enfilés en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. En à peine six minutes, le premier bateau de sauvetage touche déjà l’eau pour aller à la rencontre de ces 75 personnes, parties de Tripoli cinq jours et quatre nuits plus tôt. Sur l’eau, le temps presse souvent. Les garde-côtes libyens peuvent débarquer à tout moment et compliquer encore un peu plus le sauvetage.
C’est Salva, un Espagnol, qui coordonne le tout cette fois. Le ballet des petits bateaux orange est lancé. L’un après l’autre, tous les rescapés sont ramenés sains et saufs sur le pont du navire humanitaire.
Mais le sauvetage ne s’arrête pas à leur arrivée sur le pont de l’Océan Viking. Une douche, un sac de vêtements secs et un peu de nourriture, puis, la petite clinique de bord prend le relais. Pour le médecin et l’équipe de post-rescue, les prochains jours s’annoncent déjà intenses. Déshydratation sévère, brûlures causées par les mélanges de carburant et d’eau de mer, hypothermie ou traumatismes psychologiques, etc. Les mêmes pathologies reviennent mission après mission.
« Quand on a commencé, l’idée était de montrer qu’il existait un vide afin que les États reprennent ensuite le relais. Aujourd’hui, nous sommes toujours là. »
Anne, médecin généraliste à bord de l’Océan Viking
Anne, médecin généraliste, embarque depuis les débuts de SOS Méditerranée, en 2016. La mission de ce début janvier sera sa dernière. « Quand on a commencé, l’idée était de montrer qu’il existait un vide afin que les États reprennent ensuite le relais, explique-t-elle. Aujourd’hui, nous sommes toujours là. »
Une décennie plus tard, la Méditerranée centrale reste en effet la route migratoire la plus meurtrière vers l’Europe. Rien que durant les trois premiers mois de 2026, au moins 827 personnes y ont perdu la vie ou sont portées disparues, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Le chiffre grimpe à au moins 1 352 sur l’ensemble de la Méditerranée. L’agence estime qu’il s’agit de l’un des débuts d’année les plus meurtriers depuis 2014. Pourtant, loin des grandes crises médiatiques des années 2015-2016, les naufrages semblent désormais se produire dans une forme de silence.
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personnes ont perdu la vie ou sont portées disparues en Méditerranée centrale durant les trois premiers mois de 2026.
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personnes ont été interceptées par les garde-côtes libyens et renvoyées de force en Libye.
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personnes ont été secourues par SOS Méditerranée en 2025.




























