« Ça fait 38 ans que je suis tanneur. Ce métier, c’est ma fierté ! » Aujourd’hui responsable de la mécanique, Didier Berghe travaille depuis 20 ans pour l’entreprise Radermecker, à Comines-Warneton. Les mains « un peu usées » par le temps, l’homme est l’un des piliers de la société picarde. « Un puits de connaissances », estime même Loïc Honoré, un de ses deux nouveaux patrons depuis 2016. « J’ai beau approcher peu à peu de la retraite, je n’échangerais ma place pour rien au monde », sourit l’ouvrier, constamment en mouvement au milieu de « ses » machines dont il prend le plus grand soin. « J’aime trop ce que je fais. Et encore plus depuis quelques années, avec tout ce qui a été mis en place… »

C’est que l’avenir, Didier Berghe confie l’entrevoir avec plus de sérénité « depuis peu seulement ». « Plus j’avançais en âge, plus je me disais qu’il fallait être mordu pour bosser 47 ans dans ce milieu, comme l’a fait mon oncle. Il faut reconnaître que ce n’est pas toujours évident d’être tanneur. Et pourtant, les gens qui me connaissent le savent bien : je ne rechigne jamais à la tâche. Mais travailler la peau, ça demande tellement d’efforts. Rien qu’en termes de concentration… Le bruit des machines qui tournent sans cesse, par exemple : ça peut vite vous taper sur les nerfs. Heureusement, grâce à Nicolas (Quintin, le second repreneur français de la tannerie, NDLR) et Loïc, j’envisage les choses différemment maintenant. Non seulement parce qu’ils ont débarqué avec un projet solide, mais aussi parce qu’ils ont aussi rendu notre métier moins pénible en repensant entièrement notre cadre de travail. » Ce que confirme le responsable des foulons situés à l’autre bout du hall. « Avant, le travail était bien plus physique. On transportait nous-mêmes les peaux. Ça signifie qu’on soulevait entre 35 et 40 kg par pièce. Sur une semaine, on pouvait déplacer jusqu’à 8 tonnes de cuir à bout de bras. Maintenant, c’est fini. Les machines nous remplacent en grande partie. Et c’est tant mieux. En tout cas, nos bras et nos épaules se portent mieux désormais », plaisante David Toro Montero, tanneur depuis 2001.

Le toucher plutôt que les muscles

Loin de l’image des forçats que leurs prédécesseurs pouvaient parfois renvoyer, Didier et David, deux des sept ouvriers de la tannerie Radermecker, savourent la chance qu’ils ont de ne plus s’occuper de tous les travaux lourds que leur impose habituellement leur profession. « Et ça, avec mon partenaire Nicolas, c’était notre volonté dès le départ », explique Loïc Honoré, le co-gérant lillois dont l’entreprise s’est désormais spécialisée dans le cuir sellier de qualité. « Nous voulions absolument conserver l’héritage de la société et l’expérience de ses travailleurs qui ont tout appris sur le tas. En revanche, nous n’étions pas intéressés par le site historique de Comines que nous jugions trop désuet et mal agencé. » Fini donc l’ancienne tannerie « qui tenait plus à du Zola qu’autre chose ». Place depuis 2020 à un nouveau complexe industriel, plus adapté, dans le zoning de Warneton.

« Comme beaucoup d’autres métiers, le tanneur doit évoluer. Il ne peut plus travailler de la même façon qu’hier. Ne serait-ce que pour durer dans le temps et rester rentable, explique Loïc Honoré. En quittant l’ancien site, on évite donc que nos sept ouvriers perdent leur temps à slalomer entre les obstacles, par exemple. Et on les pousse à se consacrer à l’essentiel : le travail du cuir. Parce que dans notre secteur, où la concurrence peut être forte, Nicolas et moi estimons qu’il est préférable d’acheter quelques machines afin que nos hommes mettent surtout à profit leurs connaissances et leur dextérité, qui, pour le coup, sont inestimables. »

Résultat des courses : les tanneurs du groupe Radermercker ont changé de statut en l’espace de quelques mois. « À nos yeux, ce ne sont plus des ouvriers interchangeables mais bien des artisans dont le toucher est irremplaçable », résume Loïc Honoré entre deux coups de fil.

Un changement de mentalité

Bien installé à l’étage du complexe picard, juste à côté d’un foulon tournant à plein régime, David Toro Montero teste une nouvelle recette sur un petit morceau de peau. « Je choisis et j’adapte la quantité d’agents tannants en fonction du résultat que l’on souhaite obtenir. En bref, je fais de la cuisine », s’amuse celui qui est assisté depuis peu par Coline, une jeune stagiaire française qui imagine à peine ce qu’était le quotidien de ses collègues il y a dix ans. « Sous l’ancien patron, on travaillait encore avec des peaux qui sortaient de l’usine de salage. Ce qui veut dire qu’on en recevait parfois dans un état déplorable, avec de la gadoue dessus. C’était à nous de les nettoyer, les épiler et les écharner afin de retirer le gras. Bref, ce n’était pas toujours très… chouette. » Et l’environnement n’était pas non plus très « accueillant », en raison de « l’odeur désagréable » que dégageaient certains produits employés à l’époque.

« Plus le temps passe, plus on se rend compte de la chance qu’on a d’avoir déménagé, poursuit le responsable des foulons. Notre façon de voir les choses a évolué. Être tanneur, ce n’est pas forcément soulever des peaux toute la journée et enchaîner les bains. En vrai, être tanneur, c’est surtout savoir comment traiter une peau pour en faire un cuir de qualité. Et ça, on l’oubliait par moments. »

« Le malheur avec notre métier, c’est que les gens l’associent toujours à une image vieille de 100 ans, déplore Didier Berghe, le mécano de l’entreprise. Beaucoup nous voient encore comme des ouvriers à l’ancienne qui passent leur temps à décharner, nettoyer, trier et déplacer des peaux mortes alors que, dans les faits, on travaille le plus souvent avec notre œil. En tout cas, chez Radermecker, c’est le cas. Après je ne dis pas qu’on se tourne les pouces en attendant que la technologie fasse le boulot, mais tout se fait de façon bien plus propre désormais. Et ça, ce serait bien que tout le monde le comprenne. » Histoire – qui sait ? – d’attirer de nouvelles recrues et permettre à Didier de former prochainement son futur remplaçant.

C’est un constat assez évident : les tanneries se font de plus en plus rare en Wallonie. Outre la société Radermecker, à Comines-Warneton, seule l’entreprise Masure, à Estaimpuis, résiste au temps. En cause, la concurrence européenne mais aussi l’absence de formation à la profession.

« Malheureusement, il n’existe actuellement aucune école en Belgique qui initie au métier de tanneur, regrette Loïc Honoré, un des deux gérants français de l’entreprise Radermecker. Pour se former au métier, il faut donc se rendre aux Pays-Bas ou en France. »

Dans ces conditions, recruter de nouveaux employés est pour le moins compliqué. « Soit on attire de jeunes diplômés et on se donne trois ans pour les rendre totalement opérationnels, soit on débauche d’autres artisans-tanneurs », confesse Loïc Honoré, dont deux employés partent justement à la retraite.

Dans un secteur où la filiation du savoir-faire a souvent été la norme – « Nos employés ont presque tous travaillé avec un membre de leur famille, que ce soit un père, un oncle ou un cousin » – et où tout s’apprenait sur le tas, il faut donc faire preuve d’ingéniosité pour rester attractif. « Chez Radermecker, on a par exemple décidé de