Une ville florissante 2017-09-27T13:36:44+00:00

« Athus, l’enviée »

Dans les années 1950, tout semble aller pour le mieux à Athus. De nouvelles rues, de nouveaux quartiers sont créés. Tout d’abord près de l’usine, puis un peu plus loin.  Des maisons et jardins chaque fois un peu plus spacieux. On est loin du deux pièces étriqué du départ de la rue des Usines.

La ville se développe sans vision futuriste pour un quelconque développement urbain. Le gigantisme de la masse métallique domine le paysage. Les fumées, la poussière qui salit le linge, les émanations toxiques font partie du quotidien.

L’usine façonne les classes sociales et les quartiers. Des mères, épouses d’ingénieurs interdisant à leur progéniture de jouer avec les fils ou filles d’ouvriers. C’est qu’on ne se mélange pas, vous comprenez bien.

L’activité commerciale et artisanale est florissante, on compte jusqu’à cinq fabricants de meubles. Un vieux Larousse décrit même Athus comme « une ville connue pour son industrie et sa fabrication de meubles ».

Athus faisait envie aux autres villes de la province. On y venait faire ses courses depuis la Gaume, Bastogne, Libramont, le Grand-Duché ou la France.

Le lundi des footballeurs

La vie à l’usine était parfois un peu plus belle pour les footballeurs athusiens. Surtout les lendemains de victoires où la hiérarchie était moins regardante sur les heures de travail le lundi. Par contre, en cas de défaite, ça rigolait moins ! Pas question d’arriver en retard ! Les matches faisaient parfois oublier la pénibilité du travail. Cette chaleur. Des journées parfois si longues. Et les copains qu’on voyait parfois mourir devant soi. Brûlé. Ou coupé en deux. Et les neuvaines durant lesquelles certains buvaient jusqu’à s’écrouler dans un bistrot, ou sur un trottoir sans rentrer chez eux pendant des jours. Et les femmes qui s’empressaient d’aller à l’usine le jour de paie. Pour ne pas que l’homme aille tout dépenser dans un assommoir. C’était un peu Zola.

« 300 commerces, 70 cafés, et plein de badauds »

L’usine, c’était le temps où Athus faisait rêver. Les gens venaient de loin pour travailler à Athus, s’y balader pour faire leurs courses.

Pendant un siècle, le gueulard rythme la vie d’Athus. les ouvriers arrivent par centaines à vélos, en train, en bus.  Ils viennent d’Athus, des communes aux alentours, mais aussi de Bastogne, Neufchâteau, Virton, Libramont.

Tout au long de la journée, des flots de travailleurs empruntent la passerelle qui enjambe les voies ferrées afin de rejoindre l’usine, en passant par la Grand-Rue. Les trois pauses de 6 h, 14 h, 22 h déclenchent le va-et-vient en ville.

Sur le trajet qui sépare la gare de l’usine, des quincailleries, boulangeries, magasins de vêtements, boucherie et des dizaines de cafés.
Une chope, une goutte, une chope une goutte, une farandole de bibine recouvre les comptoirs des débits de boissons et est afonnée par des ouvriers, la plupart épuisés par un travail éreintant.

Venus de partout

Mais Athus, ville sidérurgique est aussi un pôle commercial important.
« Les gens venaient de partout pour se balader à Athus, se souvient la fleuriste Annick Boon. Il fallait parfois plusieurs minutes pour traverser la rue de Rodange ou la Grand-Rue. »

Le bruit régulier d’explosion pour extraire le minerai reste encore dans les oreilles des Athusiens. Chaque jour, des trains entiers de coke arrivent pour alimenter les hauts fourneaux. Une fourmilière.

L’usine embauche régulièrement. Les hommes allaient travailler à l’usine. Les fils feraient de même. Les études n’étaient quasi jamais envisagées.

Une hiérarchie sociale  jusque dans l’église

Les rapports sont hiérarchisés jusque sur les bancs de l’église. Le témoignage de Georgette Lepère, épouse d’un sidérurgiste de Rodange explique dans le support publié par le CAGL (Centre d’animation global du Luxembourg) pour les 20 ans de la fermeture de l’usine : « Il y a d’abord les chaises en bois plus ou moins précieux, avec du velours rouge […] Ça, c’était les gens qui avaient de l’argent. Ensuite, il y avait les chaises de moindre valeur. Et puis, il y avait les chaises et les bancs pour tout le tas quoi ! Et quand j’ai grandi, il m’arrivait parfois d’aller à l’église, de me mettre sur une chaise, et j’aimais bien quand on me chassait ! » Le Premier échevin d’Aubange et écrivain Jean-Paul Dondelinger confirme. « Il y avait des chaises avec le nom des gens dessus. Les chaises étaient louées, et cela faisait des rentrées pour les fabriques d’églises. Les noms étaient gravés sur des plaques en cuivre ou en laiton. »

Une étape a marqué les ouvriers : l’arrivée des bus. Avec leur passage, un témoin gaumais explique que cela lui a fait gagner 15 000 heures de trajet par an ! Fini de se balader avec une pile de journaux pour réparer les pneus crevés des vélos. C’est qu’il fallait aller gagner son pain, coûte que coûte. Et si un des gars n’est pas à l’arrêt de bus, les copains demandent au chauffeur d’attendre cinq minutes, « On allait chercher le bonhomme pour qu’il ne perde pas sa journée ! », expliquait Robert Bomblez, de Torgny, dans la brochure du CAGL. 

Hommes, femmes et enfants, étaient hypnotisés par le ballet des wagonnets qui passaient au-dessus des maisons. « Quand les poches en feu se vidaient, c’était un spectacle ! Quand il y avait de la neige, c’était magnifique », raconte une Athusienne.

Malgré la difficulté du métier, on aimait rigoler à l’usine. « Les blagues, on en racontait toute la journée », se souvient Dominique Matergia. « Et puis il y avait les baptêmes des nouveaux, raconte René. Les autres leur faisaient parfois des farces. »

Pour se distraire, les familles allaient au ciné. « Il y avait deux cinémas, vous vous rendez compte ! explique Anne-Marie Matergia dont le papa est venu de Flandre pour trouver du travail à Athus.

Vincent Biordi a sauvé son commerce

Figure emblématique d’Athus, Vincent Biordi est un des rares commerçants à avoir sauvé son activité après la fermeture de l’usine. « Je suis arrivé à Athus en 1961, c’était le plein boum, tout allait bien, le café que j’exploitais avec ma femme était florissant et on avait décidé de le moderniser, de l’agrandir ».
En 1977, l’architecte Jacques Thiry venait de terminer les plans et on était en pleines transformations. « Les travaux ont été confiés à l’entrepreneur Rossi qui lui aussi a construit beaucoup d’immeubles à Athus et dans la région. L’année suivante, il est parti, retourné en Italie sans même achever le crépi de l’arrière de ma maison… », glisse-t-il.

82 cafés entre l’usine et la gare

Mais si Vincent Biordi a pris le risque d’investir, c’est parce qu’il était confiant en l’avenir. « Entre l’usine et la gare, il y avait 82 cafés qui fonctionnaient intensivement quelques heures par jour, principalement lors des pauses des ouvriers, mais étaient ouverts dès 5 ou 6 h le matin jusque tard la nuit. Les ouvriers, mais aussi des responsables de l’usine, Georges Libert, René Nizet, Raymond Dumont, le futur bourgmestre, Dany Lanssens, le futur secrétaire communal sont passés chez moi pour boire un verre, manger un spaghetti ou une pizza. D’autres cafetiers venaient aussi. J’ai souvent vu Palmyre, chez moi ».

Les confidences dans le taxi

Vincent Biordi avait aussi une activité complémentaire : c’était l’un des cinq taxis de la ville et s’il entretenait de bonnes relations avec ses collègues cafetiers pour reconduire quelques clients plutôt éméchés, « j’étais toujours le dernier ouvert la nuit », il recueillait aussi des confidences. « Avec mon taxi, je véhiculais souvent des ingénieurs comme Leloup, Stasse, Viot et d’autres responsables de l’usine d’Athus vers celle de La Providence à Liège. Et dès la fin des années 60, ils m’avaient fait comprendre que l’usine allait fermer. Des pièces étaient nettoyées à l’Usine d’Athus et régulièrement je les transportais à Liège ».

L’Unic et ses 15 vendeuses

Après 1977, les commerces ont disparu, les uns après les autres. « Presque en face de chez moi, l’Unic qui avant s’appelait « Bébé chéri » et occupait 14 ou 15 vendeuses a fermé comme  la plupart des boulangeries (Breyer, Pierre, Semes…) des magasins de chaussures, de décoration, des cafés, le Tounet, le torréfacteur Knopes, etc. Moi, je n’ai pas trop souffert de la crise, j’ai gagné de l’argent, je me suis impliqué dans la vie locale et j’ai aussi dépensé à Athus. »
On connaît sa passion pour le vélo et le football. « Lorsqu’Athus gagnait un match en promotion, j’accueillais François Ricco et toute l’équipe dans mon café ». Et maintenant, il commente encore : « La fermeture de l’usine n’est pas responsable de tout. Comme aussi d’autres villes, Athus a souffert en subissant l’arrivée des centres commerciaux ».
Vincent Biordi a remis son commerce le 1er septembre 2003 et l’activité se poursuit toujours.

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Il y a 40 ans, l’usine d’Athus fermait définitivement ses portes.

La rédaction de l’Avenir Luxembourg est partie à la rencontre de ceux qui ont vécu ce drame social.

Ils parlent du combat, de l’ambiance à l’usine et des jours sombres.

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