À bord de l’Océan Viking début mai, plusieurs rescapés bangladais racontent les raisons qui les ont poussés à quitter leur pays, leur passage par la Libye et les heures d’angoisse vécues sur des embarcations de fortune en Méditerranée.

À seulement 17 ans, Rayyan a déjà traversé la moitié du monde. Assis sur le pont de l’Océan Viking, le regard fixé sur l’horizon, l’adolescent bangladais raconte les raisons qui l’ont poussé à quitter son pays, à une période de la vie où la plupart des jeunes de son âge pensent avant tout à faire la fête et à s’amuser. « Avec ma famille, nous soutenions le gouvernement de Sheikh Hasina (NDLR : en août 2024, la Première ministre bangladaise a été contrainte de démissionner et de fuir en Inde après des manifestations antigouvernementales massives et une répression sanglante qui ont provoqué la chute de son gouvernement). Dans notre région de Gopalganj, qui est la région de la famille de Sheikh Hasina, nous avions de gros problèmes avec l’opposition. Ils nous harcelaient. Mon père a fini par me dire de partir pour sauver ma vie », explique-t-il dans un anglais impeccable.

Le jeune homme affirme avoir quitté seul le Bangladesh après la chute du gouvernement. « La police nous harcelait tellement, reprend-il. Elle nous a dit que nous ne pouvions plus rester dans notre maison. Alors, nous sommes partis vers Dhaka, la capitale. » Rayyan a ensuite pris la route de la Libye, comme des milliers d’autres Bangladais ces dernières années. Un itinéraire devenu l’un des principaux chemins vers l’Europe.

« La police nous harcelait tellement. Elle nous a dit que nous ne pouvions plus rester dans notre maison. Alors, nous sommes partis vers Dhaka, la capitale. »

Rayyan

À bord du navire humanitaire de SOS Méditerranée, les récits se ressemblent souvent. Certains évoquent des tensions politiques, d’autres parlent d’un manque de perspectives économiques. « Au Bangladesh, je travaillais, mais je ne gagnais pas assez pour aider ma famille, raconte un homme d’une trentaine d’années*. J’ai emprunté de l’argent pour partir. Je pensais trouver du travail en Libye. J’étais venu pour travailler, pas pour traverser la mer. »

Si d’autres ont transité par Dubaï pour travailler sur des chantiers, comme beaucoup de ses compatriotes, lui est arrivé légalement dans le pays nord-africain. Le projet initial n’était pas forcément de rejoindre l’Europe, mais plutôt ici aussi de travailler quelques années avant de rentrer au pays. La réalité s’est révélée bien différente. Salaires impayés, violences, insécurité ou encore exploitation par des employeurs peu scrupuleux poussent de nombreux Bangladais à envisager une nouvelle étape, plus au nord encore. « En Libye, tu peux travailler pendant des mois sans être payé, assure un autre rescapé. Si tu te plains, tu risques des problèmes. »

La traversée vers l’Europe reste le moment dont ils parlent le plus difficilement. Lorsqu’une occasion se présente et qu’ils estiment n’avoir plus d’autre choix, ils déboursent parfois plusieurs milliers de dollars supplémentaires pour embarquer sur un canot pneumatique. Les traversées se déroulent généralement de nuit, à bord d’embarcations surchargées. Peu de passagers savent réellement naviguer. « Quand nous sommes partis, il faisait encore nuit. Nous étions très nombreux sur le bateau. Personne ne pouvait vraiment bouger, raconte un autre jeune Bangladais. Certains priaient, d’autres pleuraient. Moi, je regardais simplement l’eau défiler en espérant que le temps passe plus vite. »

« Nous avons passé cinq jours et quatre nuits
sur ce petit bateau sans savoir si nous arriverions
vraiment de l’autre côté»

Iram

À mesure que les heures passent, l’inquiétude grandit. Les réserves d’eau s’amenuisent rapidement et le carburant devient une obsession. « Nous avons passé cinq jours et quatre nuits sur ce petit bateau sans savoir si nous arriverions vraiment de l’autre côté », raconte Imran. Plusieurs rescapés expliquent avoir passé une partie du voyage à surveiller le moteur, conscients que la moindre panne pouvait transformer la traversée en piège mortel. « Nous ne savions pas où nous étions, explique un autre migrant. Nous voyions seulement la mer autour de nous. Quand le moteur ralentissait, tout le monde avait peur. »

Pour beaucoup, le soulagement n’arrive qu’au moment où apparaît un navire de secours. « Nous avons attendu toute la nuit à côté de ce grand bateau qui ne savait pas nous aider. Quand j’ai vu le bateau rouge au loin, j’ai compris que nous allions être sauvés, souffle un jeune homme. Avant cela, je pensais que nous allions mourir en mer. »

Une fois à bord, après le stress du sauvetage, les sourires reviennent rapidement et les visages changent. « On va où ? En Italie ? », s’inquiète Mahmud. Patrick, l’un des membres de SOS Méditerranée, découpe alors un petit morceau de ficelle jaune fluo qu’il fixe sur une carte à l’aide d’aimants afin d’expliquer le voyage jusqu’à Ravenne, au nord de l’Italie, où les rescapés seront accueillis. Débutera alors le long parcours de la demande d’asile « Ce que je rêve de faire plus tard ? », répète Rayyan avant de se taire un long moment. « Désolé, c’est trop difficile pour moi. Mes parents me manquent tellement. »

*Certains prénoms ont été modifiés, à la demande des personnes interviewées, afin de protéger leur identité.