Assignés à des ports toujours plus éloignés par les autorités italiennes, les navires humanitaires passent désormais davantage de temps à naviguer qu’à secourir. Une stratégie dénoncée par les ONG, qui accusent l’Europe d’éloigner volontairement les bateaux de sauvetage des côtes libyennes.
Mi-mai, après un double sauvetage effectué au large de la Libye, l’Océan Viking reçoit son port de débarquement : Ravenne, sur la côte adriatique italienne, soit plus de 1 500 kilomètres de navigation depuis la zone de secours. Quelques jours plus tard, alors que le navire battant pavillon norvégien vient à peine de revenir en zone de sauvetage et d’effectuer une nouvelle intervention, c’est cette fois vers Savone qu’il est envoyé, plus loin encore.
À bord, les cartes du monde affichées un peu partout aux murs du bateau rendent immédiatement l’absurdité géographique visible. Lampedusa, Pozzallo ou Augusta sont pourtant bien plus proches. Mais les autorités italiennes n’en ont rien à faire, l’Ocean Viking met cap au nord. Lentement. Le navire avance à environ 13 km/h. Pendant quatre jours, cinq parfois, la Méditerranée défile au rythme des vagues. Au milieu d’un périple traumatisant, les rescapés attendront.
Et le navire quitte une zone où d’autres embarcations de fortune continuent de partir. « Chaque jour passé à naviguer vers le nord est un jour où personne ne surveille cette portion de Méditerranée », résume un membre d’équipage à bord.
Officiellement, Rome défend une meilleure répartition des débarquements sur l’ensemble du territoire italien. « Mais il nous est déjà arrivé d’apprendre que des personnes débarquées dans le nord avaient ensuite été envoyées dans des centres tout au sud de l’Italie », s’agace un autre membre de l’équipe. Pour les ONG, l’effet est évident. Il s’agit d’éloigner les bateaux de secours des zones où se produisent les naufrages. À cela s’ajoute un coût logistique énorme. Plusieurs jours de navigation supplémentaires et des milliers d’euros de carburant dépensés.
« Il nous est déjà arrivé d’apprendre que des personnes débarquées dans le nord avaient ensuite été envoyées dans des centres tout au sud de l’Italie »
Dans la passerelle de l’Océan Viking, les radios ne cessent de grésiller. Alertes d’Alarm Phone, coordonnées GPS incomplètes, positions transmises par des avions de surveillance, etc. Les informations affluent d’un peu partout. À bord, un nom revient régulièrement dans les discussions, celui de Frontex, cet organe chargé de la surveillance des frontières extérieures de l’Union européenne et dont l’ancien patron, Fabrice Leggeri, est visé par une enquête pour complicité de crime contre l’humanité.
Les appareils de Frontex survolent quotidiennement la Méditerranée centrale. Officiellement, ces vols servent à repérer les embarcations en détresse. Mais depuis plusieurs années, plusieurs ONG accusent l’agence européenne de transmettre en priorité les positions des bateaux aux garde-côtes libyens.
À la radio,le survol de Seabird 1, l’avion de l’ONG suisse Humanitarian Pilots Initiative (HPI), est annoncé. Lui aussi sillonne la Méditerranée centrale à la recherche d’embarcations en détresse. Mais lorsqu’il en repère une, il est tenu de prévenir tous les navires présents dans la zone, y compris les garde-côtes libyens.
Au large des côtes, les équipages humanitaires croisent régulièrement les vedettes de ces garde-côtes, capables d’intercepter les embarcations de migrants bien avant l’arrivée des navires de secours civils. Formés, équipés et soutenus dans le cadre de partenariats financés par l’Union européenne et l’Italie, ces garde-côtes ramènent ensuite les exilés vers la Libye.
Les Nations unies, l’Organisation internationale pour les migrations et de nombreuses ONG dénoncent depuis des années les conditions de vie réservées aux migrants en Libye, un pays plongé dans l’instabilité depuis la chute du régime de Kadhafi en 2011. Elles évoquent notamment des cas de détention arbitraire, de torture, de violences sexuelles, de travail forcé et d’extorsion. « Ce ne sont pas des sauvetages, ce sont des interceptions. On ne vient pas en aide à des gens kalachnikov à la main », lâche un sauveteur en scrutant l’horizon depuis le pont supérieur.
« Le sauvetage en mer ne prend fin, par définition dans les lois maritimes internationales, que lorsque les naufragés sont déposés dans un lieu sûr où ils peuvent avoir accès à leurs droits »
Jérôme, coordinateur des équipes de sauvetage
















