Après les villes désertées, les plages et les parcs animaliers, nous avons suivi le cours de la Meuse, d’Hastière à Visé, pour aller à la rencontre de ceux qui vivent le confinement le long du fleuve.

Heer, commune d’Hastière. La route serpente joliment entre les arbres. À la sortie du village, une barrière en béton empêche de continuer son chemin. La frontière avec la France est fermée. Physiquement fermée. Curieuse impression.

La frontière avec la France est physiquement fermée. Le gîte de la petite douane aussi.

Nous redescendons vers la vallée de la Meuse. Passé le pont suspendu de Heer, la rive gauche déploie ses charmes. « Il y a pire endroit pour vivre un confinement ». Cette constatation, c’est Axel Tixhon qui la fait. Le bourgmestre de Dinant aime sa ville, sa vallée mosane. Et il est vrai que le décor ici est bien plus apaisant qu’un 30 m² à Bruxelles.

Nous avons voulu, dans ce documentaire, voir comment les habitants de la vallée mosane vivaient ce confinement. Surtout ceux qui retirent leurs revenus de la Meuse et de sa vallée.

Le premier que nous rencontrons, c’est Olivier Pitance, le patron de Dinant Évasion, est loueur de kayaks et de voiliers à Anseremme.

Les kayaks d’Anseremme : « Si le Covid ne nous tue pas, ce sont les autorités qui nous tueront »

Au confluent de la Lesse et de la Meuse, Anseremme est nichée dans un joli écrin de nature. C’est là qu’Olivier Pitance, patron de Dinant Évasion, accueille des milliers de touristes chaque année à la belle saison.

Une saison qui débute habituellement à Pâques. Mais cette année, pas de touristes, pas de kayaks bleus sur les flots. L’entreprise est à l’arrêt.

« À part refuser des clients et annuler des réservations passées précédemment, il n’y a pas d’activité dans l’entreprise ». Dès lors le moral en prend un coup. Et les finances aussi. Surtout.

« On n’a aucune rentrée. Par contre, les frais et les dépenses continuent de tomber ». Pour faire tourner son entreprise, Olivier Pitance sort 3 000 € … par jour ! Autant dire que les aides de 5 000 € de la Région ne pèseraient pas lourd dans sa comptabilité.

Il attend dès lors un geste des autorités. Suspension ou report des taxes, de l’ONSS, de la TVA… Mais l’effet ne se ferait sentir qu’en 2021. Un courrier reçu le matin même de notre visite lui réclame les taxes communales pour l’exercice 2019. Pour celles-là, pas de report possible. « Vivre en hibernation, on peut encore tenir, mais si les différentes autorités nous ponctionnent alors que nous n’avons pas de rentrées, c’est eux qui nous tueront ».

«Il faudra aussi pouvoir fonctionner en respectant les normes d’hygiène et de distanciation. Mais il en va aussi de la responsabilité de chacun. »

Un scénario qu’il faudra déjà mettre en oeuvre dès la fin de ce week-end. Mais on ne peut pas dire que la communication du gouvernement a été très claire. Reprise des activités sportives, du kayak, c’est oui, dès ce 4 mai… Mais ici, c’est du sport ou juste du loisir ?

Olivier Pitance : « Pour moi il n’y a pas de différence entre sport et loisir. La Première ministre a clairement cité le tennis, le golf et le kayak. Donc les décisions du CNS sont claires. » Dès ce lundi matin, le patron de Dinant Évasion a tenu à préparer son personnel à la reprise de ses activités. Mais « il faut laisser le temps aux différentes couches de la lasagne institutionnelle belge pour faire appliquer les décisions prises vendredi par le fédéral. Région, provinces et communes doivent s’aligner sur ce qui a été décidé par le CNS. Quant à la polémique de savoir si on peut se déplacer pour venir faire du kayak, pour moi c’est un peu léger ».

Ouvrir dès ce 4 mai, Olivier Pitance y compte bien. Il est prêt. Son personnel aussi. Mais s’il est optimiste, il n’est pas encore totalement confiant.

Pas si vite

Du côté des autorités communales, on est plus prudents. La bourgmestre d’Houyet, Hélène Lebrun, ne veut pas brûler les étapes. Si elle comprend bien l’impatience d’Olivier Pitance, elle préfère plus de mesure et de prudence.
«Il y a une certaine confusion dans les décisions du CNS. On pourrait faire la descente de la Lesse le 4 mai mais les réunions de famille ne seraient pas permises avant le 18 ? La Première a voulu parler de kayak sportif, comme le pratique Maxime Richard ou de l’aviron. Faire 80 km en voiture en famille pour venir faire une descente de la Lesse récréative, ça n’a pas de sens. C’est illogique. D’ailleurs, la Première ministre a bien précisé que les excursions d’un jour ne seraient permises qu’après le 18 mai.»

Dès lors, la bourgmestre d’Houyet, qui est suivie dans sa réflexion par Axel Tixhon (Dinant), attend une décision plus précise du SPW avant d’autoriser ou non la reprise de ce genre d’activité. « Ce genre de sortie de loisirs n’est pas prioritaire. Il faudra attendre le feu vert définitif du SPW avant de remettre les kayaks à l’eau. »

Entre Hastière et Dinant, les rochers de Freÿr sont un des hauts lieux de rendez-vous des alpinistes de tout le pays. Pour eux non plus, la reprise ne devrait pas pouvoir se faire dès ce lundi. Parce que les déplacements pour se rendre aux rochers ne sont clairement pas prioritaires. Et certaines règles de sécurité doivent pouvoir être maintenues sans distanciation sociale. La décision finale reviendra de toute façon aux bourgmestres des communes concernées.

La croisette à Dinant : « Il y a pire endroit pour vivre un confinement »

Quelques kilomètres plus loin, la Meuse traverse Dinant. Depuis toujours, la ville vit de la Meuse, de son tourisme. Depuis mi-mars, ici, les commerces ont volets clos.

À Dinant, de nombreux commerces se remettent à peine des longs mois de travaux. La crise du Covid-19 pourrait bien être fatale à nombre d’entre eux.

Axel Tixhon, bourgmestre de la ville : « L’impact de cette crise est très important. On comptait comme chaque année sur les vacances de Pâques pour sortir de l’hibernation. Je pense que les activités principales ne pourront reprendre au mieux qu’en juin. »

Sur la Croisette, cette nouvelle promenade qui longe la Meuse, les bateaux-mouches sont à l’arrêt. Et les volets des commerces sont tous baissés. Combien se relèveront ? « On a peur des faillites, parce que beaucoup ont déjà été affaiblis par les travaux. On étudie la possibilité de reporter ou d’annuler certaines taxes. »

Il faudra aussi envisager la réouverture, progressive, de manière adéquate. En faisant respecter les mesures d’hygiène, de distanciation. « Les commerçants devront procurer des masques à leur personnel et/ou clientèle. Ils devront aussi désinfecter régulièrement leurs terrasses, mobilier, bateaux… Ce sera à leur charge, même si la Ville pourra apporter une aide ponctuelle ».

Seul élément positif dans cette grisaille, la beauté de la région : « Pour les habitants de la commune, être confiné ici n’est sans doute pas la pire des situations… Cela a aussi permis aux Dinantais de se réapproprier leur ville, les bords de Meuse. C’est un élément positif dans ce contexte angoissant. Ce n’est pas le pire des endroits pour vivre un confinement. »

La belle affaire pour les commerçants et entreprises de la ville…

Le camping de Devant-Bouvignes : « On ne voit personne »

Dès la sortie de Dinant, le camping de Devant-Bouvignes épouse le cours du fleuve. Michel Monjoie est le gérant. Chapeau de paille sur la tête, armé de son taille-haie, il profite de l’inactivité pour mettre un peu d’ordre et nettoyer les abords.

« Ils vont faire un déconfinement progressif, mais nous autres, est-ce que l’on sera compris dedans vu que l’on reçoit beaucoup d’étrangers ? »

Pour les campings, à Dinant comme ailleurs, rien n’a encore été envisagé par le gouvernement. Comme les bars ou les restaurants, ils ne sont pas prioritaires. Sauf… pour ceux qui en vivent. Ils représentent aussi une possibilité de partir en vacances pour beaucoup de Belges qui ne pourront sortir du pays. Un plan B, en quelque sorte.

Mais il y a peu de chances que Michel Monjoie voit arriver chez lui ses habitués Italiens, Espagnols, Allemands ou Français. Et du côté des aides de la Région, les asbl, comme son camping, n’y ont pas droit.

Anhée, Yvoir, Rivière, Godinne, Profondeville… Autant de villes et villages qui vivent essentiellement du fleuve. Commerces, campings, gîtes, écoles… tout est fermé.

La nuit tombe sur Yvoir et Godinne. Depuis le point de vue des 7 Meuses, le panorama est féerique.

Les avirons de Wépion : « Pour nos rameurs, ça commence à faire très long »

Au Royal Club Nautique Sambre & Meuse de Wépion, on n’a pas attendu l’annonce du déconfinement pour préparer la remise à l’eau des bateaux. Une reprise des activités nautiques qui devra se faire par étapes. D’abord les rameurs en solo, puis les duos, enfin les autres bateaux, jusqu’à 8 rameurs. Mais pas question de laisser l’accès aux installations communes : vestiaires et club house devront encore rester fermés un certain temps.

L’annonce de Sophie Wilmès le vendredi 24 avril permettant la reprise des activités sportives a réjoui Serge Broka, un des responsables du club. Mais il reste beaucoup d’incertitudes, d’approximations. Autant dans la communication de la Première ministre que dans les décisions du gouvernement.

« On attend le feu vert de la Ville et de la Région pour reprendre nos activités. On est prêts à accueillir nos membres dès après ce week-end. La pratique individuelle de notre sport est possible, mais il faut bien l’encadrer. »

L’accès à la Meuse est a priori toujours interdit pour les activités récréatives. « Certaines villes on dit qu’elles ne voulaient pas d’ouverture de clubs avant le mois de juin. » La situation n’est pas très claire.

En attendant, le RCNSM prépare la reprise des entraînements. « Nous avons un rameur qualifiable pour les JO. Il faut qu’il puisse reprendre le travail sur l’eau. » Sécuriser les abords, désinfecter le matériel partagé, limiter le nombre de personnes sur le quai. Le club est prêt à reprendre. Pour autant que les autorités s’accordent sur l’autorisation.

Namur assoupie

La capitale wallonne est moins dépendante du tourisme que Dinant. Elle n’en est pas moins assoupie. Le port de plaisance de Jambes est vide. Pas le moindre bateau. Les quais flottants ne sont même pas installés. Et la Namourette, cette petite embarcation qui emmène les touristes sur le fleuve, n’est pas prête à revoir l’eau.

Après avoir croisé le chemin de la Sambre, au cœur de Namur, la Meuse reprend son cours, toujours plus à l’est, en direction de Huy.

En entrant en province de Liège, elle s’élargit. Le trafic de marchandises prend de l’ampleur. On découvre un autre univers mosan. Le tourisme s’efface peu à peu pour laisser la place à l’industrie.

Les nageurs en eau vive de Huy : « Nous sommes méconnus »

À Huy, le club de nage en eau vive accumule les écueils. La traversée de la Meuse du mois de février a d’abord été reportée, ensuite annulée. C’est la première fois depuis 53 ans qu’elle ne peut avoir lieu.

Le Big jump, mi-juillet, risque aussi l’annulation. Marc Hennau, secrétaire du club : « Nous sommes toujours dans l’incertitude. » Alors que les cyclistes peuvent s’entraîner, les nageurs doivent rester à quai. « Peu de nageurs habitent le long de la Meuse. D’autre part, il faut éviter de saturer les services d’urgence. Même si nous n’avons jamais eu d’accident lors de nos activités. »

Marc Hennau déplore aussi que l’activité de son club soit méconnue des autorités, ce qui ne lui donne que peu de possibilités de faire entendre sa voix. « Notre activité est restreinte et méconnue, il y a peu de chance que l’on pense à nous. » Mais il subsiste une lueur d’espoir pour une reprise rapide, dès ce 4 mai : « Apparemment, la navigation de plaisance pourrait reprendre d’une écluse à l’autre pour le 4 mai. Dès lors, cela permettrait d’encadrer nos entraînements hebdomadaires avec une petite embarcation »

Le responsable du club de nage de Huy est confiant : « On attend les arrêtés d’exécution ».

La qualité de l’eau ? « Rien à voir avec le coronavirus »

Nager dans la Meuse, ça vous tente ? La qualité de l’eau du fleuve s’est considérablement améliorée ces 20 ou 30 dernières années. Et aussi ces dernières semaines. Grâce au coronavirus et au confinement ? Pas vraiment.

Explications en vidéo avec Christophe Blerot, du SPW.

Le pont barrage d’Ivoz-Ramet : « Il a fallu garantir le transport de marchandises »

Le pont barrage d’Ivoz-Ramet est la plus imposante infrastructure de la basse Meuse. Et puisque la navigation commerciale n’est pas interrompue, le travail continue. Mais il a fallu s’organiser.

Bien centrée dans le sas de l’écluse, une péniche avance lentement jusqu’à la porte d’amont. Dans sa cabine vitrée, l’éclusier à une vue presqu’à 360° sur les installations. Rien ne lui échappe. Une courte communication avec le batelier permet de gérer la manoeuvre au mieux.

Christophe Blerot est porte-parole du SPW – Mobilité et Infrastructures : « L’écluse fonctionne selon les horaires habituels, même si le flux du trafic fluvial a connu une baisse. » On est effectivement passé de 50 à 30 bateaux quotidiens. Mais ça augmente déjà. Le retour à la normale est en vue.

Les contacts entre les éclusiers et les bateliers ont également été modifiés. Plus question de se voir en direct. « Il n’y a qu’un seul éclusier dans le poste de commande. Et la communication avec les bateliers se fait par mariphonie ou par téléphone ».

Il faut aussi nettoyer le matériel commun, PC, écrans, souris, bureau et éviter de se croiser dans des endroits confinés, comme les escaliers.

Cette activité à un rythme plus lent est l’occasion de découvrir l’envers du décor. Avec des points de vue assez spectaculaires sur cet ouvrage d’art mosan.

Si l’activité industrielle du fleuve n’a pas été mise en veilleuse, il n’en est pas de même pour la navigation de plaisance. Comme tout autre loisir, celle-ci est en quarantaine depuis le début de la crise du Covid-19. Une reprise lente et progressive est envisagée. Mais pas de quoi augmenter le trafic dans les écluses.

Liège : réalités multiples

À Liège, la Meuse est multiple. À la fois industrielle et touristique. Les bateaux de marchandise continuent leur lente progression sur les flots. Mais du côté du port des yachts, c’est le calme plat. On en profite pour réaliser quelques travaux de maintenance sur les diverses embarcations. En attendant le retour des balades fluviales.

La Capitainerie du port de Visé : « La reprise s’annonce compliquée »

Le voyage se poursuit le long du fleuve. Les principales installations industrielles sont désormais derrière nous. En continuant vers les Pays-Bas, la Meuse se fait de nouveau plus belle et attrayante. Plus touristique.

La Capitainerie du port de plaisance de Visé est un de ces horecas qui vit essentiellement du tourisme fluvial. Dès lors, depuis le début du confinement, c’est la soupe à la grimace.

Vincent Debauche est gérant et cuistot de la Capitainerie. S’il espère une reprise rapide, il est bien conscient que ce sera compliqué.

Il faudra réaménager l’établissement pour pouvoir accueillir les gens en respectant les consignes d’hygiène et de distanciation. Deux salles, une terrasse, tout est possible. Mais comment gérer les sanitaires ? Et les contacts entre les clients et le personnel ?

Habituellement, la Capitainerie tourne avec entre 80 et 100 couverts par jour. Depuis mi-mars, c’est quasi zéro. Et ce ne sont pas les plats à emporter qui permettent de tenir l’établissement à flots.