Skier les yeux fermés: comment les pisteurs assurent votre sécurité2018-02-09T15:50:59+00:00
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Chaque année, 510 000 Belges partent skier. Et la majorité, environ 25%,  profite des congés de carnaval pour glisser en famille. Mais ces vacances sportives ne sont pas sans risques. Le séjour peut tourner court après une chute ou une blessure. Sur les pistes et tout autour du domaine skiable, les pisteurs sont les garde-fous et endossent à la fois le rôle officieux de policiers et pompiers des pistes.

Nous avons accompagné une équipe de pisteur sur le domaine des 2Alpes au cours d’une journée parmi tant d’autres, une journée dense où il faut prêter attention à la sécurité des skieurs mais aussi au damage des pistes, au fonctionnement des remontées mécaniques. Immersion au cœur de l’un des plus hauts domaines skiables d’Europe…

En route vers les sommets

8 h 15, Station des 2Alpes. 45 minutes avant que les premiers skieurs n’embarquent dans le Jandri express, les pisteurs s’engouffrent dans le téléphérique les menant aux pistes. Direction le secteur du glacier à 3 200 mètres d’altitude. Dans la bulle, Romain est avec 5 des 23 pisteurs qui composent son équipe. La veille, ils ont eu une grosse intervention et on en profite pour refaire le point sur ce « trauma crânien ».

Les pisteurs, ce sont les garde-fous des pistes : ils veillent à la sécurité, au balisage et au déclenchement préventif des avalanches. Sur les pistes, ils sont à la fois pompiers et policiers. Mais dans les faits, ce sont des civils dénués d’autorité officielle et engagés par la société des remontées mécaniques.

Ouvrir les pistes: un œil partout

Ce matin-là, c’est « grand bô » comme on dit lorsque le ciel est bien dégagé. Yves est chargé d’aller ouvrir les pistes au sommet du glacier, à 3600 m. Son sac de première intervention sur le dos, il cale sous ses fesses la pioche qui l’emmène vers le sommet d’un des plus hauts domaines skiables d’Europe.

« Une journée type, c’est ouvrir les pistes, regarder aux cordes sur le côté, voir s’il n’y a pas de pieux cassés. Puis on a les chantiers et les interventions. L’après-midi, on fait des patrouilles actives et on est plus proche de nos clients. » Ce matin, un jalon de la piste bleue Puy Salié2 a été quasiment enfoui dans la masse neigeuse. Impossible à retirer à la main, Yves monte sa pelle et tente de dégager le piquet bleu : « La pelle, c’est l’arme du pisteur ».

Attention, danger!

Retour au poste de secours où les premiers skieurs du jour commencent à arriver à 3200 m. Dans la réserve de matériel, Aude vérifie le contenu de la barquette, une civière sur patins, destinée à transporter les blessés. À peine a-t-elle fini son contrôle que la première alerte de la journée est donnée.

« Intervention en dessous du télésiège intermédiaire 8 places ». Aude et Romain empoignent la barquette et descendent prudemment en chasse-neige. Sur place, c’est déjà la fin des vacances pour Carol-Anne. Au cours de la première descente de la journée, elle a croisé ses skis et ce sont les deux genoux qui n’ont pas suivi. « Il faut appeler la coquille », constatent les deux pisteurs. Les renforts sont appelés afin d’immobiliser complètement la skieuse de 29 ans et la transporter jusqu’à une des DZ, les drop zones permettant aux hélicoptères de se poser.

Les deux pisteurs tentent de rassurer la jeune femme et lui expliquent clairement ce qui l’attend. « L’hélico va t’emmener car on est trop loin de la station. Tu as déjà fait de l’hélico ? On te prévient : tu ne verras rien car tu vas rester allongée et ça va aller super vite. » La barquette est descendue jusqu’à la DZ.

Quelques minutes plus tard, les montagnes grondent et résonnent au bruit des pales de l’hélico qui claquent dans le vent. Romain lui indique où se poser. À peine le sol touché, au cœur d’un tourbillon de cristaux de neige, la barquette est placée à bord en quelques secondes. Carol-Anne sera ensuite prise en charge par une ambulance qui l’emmènera dans un des deux centres médicaux des 2Alpes. «Ils sont bien équipés : médecins, service de radiologie et experts en traumatismes ». En cas d’accident grave, mettant en cause les fonctions vitales du blessé, celui-ci est alors directement emmené vers l’hôpital de Grenoble.

La journée est bien soutenue car il faut enchaîner avec une seconde intervention. À 3400 m, c’est un snowboarder serbe qui s’est entaillé la peau au niveau du fémur. Puisqu’il faut le secourir en amont, c’est la moto-neige tractant une civière qui file sur le glacier. L’entaille est marquée et le vacancier s’inquiète du coût de l’intervention lorsqu’on lui annonce qu’il va être descendu en hélicoptère. « It’s expensive ? » Effectivement, c’est « expensive » si on n’est pas assuré : un secours peut être facturé près de 400 €.

Un midi au soleil…

Pause de midi, enfin pas tout à fait… Sur la terrasse du poste de secours, malgré un froid piquant  mais un soleil éclatant, chacun casse la croûte. « Il y a une fille en détresse sur la Jandri4… » Tout le monde se regarde, jusqu’à ce qu’un volontaire sacrifie sa pause.

« On prend de la vitesse et on n’a pas de carrosserie »

Romain Charrel, les accidents  sur les pistes sont-ils principalement causés par des imprudences ?

Pas forcément. Ici, sur le domaine des 2Alpes, un jour de forte affluence, on peut avoir plus de 18 000 personnes. Il y a donc toujours un client qui se fait mal à un moment donné. On prend vite de la vitesse et on n’a pas de carrosserie.

A quels types de blessures devez-vous faire face ?

Le plus souvent, ce sont les genoux et les épaules. Les coupures, ça arrive aussi mais ce n’est pas une généralité. Maintenant, les stations de ski sont aseptisées : il y a des pistes hyper larges et bien damées. C’est ainsi qu’on prend vite de la vitesse…

Comment présenteriez-vous le métier de pisteur ?

C’est le balisage des pistes, la sécurité sur le domaine et le déclenchement des avalanches. On est responsable de l’accueil des clients et de l’ouverture et de la fermeture des pistes.

Romain CHARREL Pisteur, chef de secteur du Glacier aux 2Alpes

Le hors-piste représente-t-il un risque supplémentaire à surveiller ?

Le hors-piste fait partie du domaine concédé, il est loin d’être interdit. Avant de se lancer, il faut aller voir les pisteurs, se renseigner sur les conditions, sur les risques d’avalanche. Il ne faut jamais sortir seul et toujours être équipé d’une pelle, d’une sonde et d’un DVA (Détecteur de Victimes d’Avalanche). Une fois que tous les risques sont calculés, c’est alors une chance et une liberté de faire du hors-piste.

Si un skieur se blesse sur une piste, qui prend les frais en charge ?

Sur le domaine des pistes, les secours sont payants car le secteur est concédé. Hors du domaine skiable, les secours sont assurés par les services de l’État : les CRS Alpes ou le PGHM qui sont des unités de secours de haute montagne. Le tarif est en fonction de la zone où la personne se blesse. Généralement, les gens sont assurés parce qu’ils ont pris l’assurance avec le skipass, ou bien avec des assurances personnelles, ou avec la carte bleue. Il faut bien se renseigner parce que les gens ne savent pas toujours s’ils sont assurés

« Faire des pistes super agréables »

14 h, la radio des pisteurs crache le bulletin météo du lendemain. On annonce 15 cm et la limite pluie-neige à 1000 m. Romain finit son grand café qu’il partage avec d’autres pisteurs au restaurant voisin. Il a quelques descentes au programme de son après-midi afin d’inspecter une partie de son secteur avec Ludovic, le chef des dameurs.

Les deux pisteurs doivent s’accorder sur le travail des pistes, où il faut élargir, où il faut aplanir les bosses. Le leitmotiv de Ludo, « c’est de faire des pistes super agréables avec le peu de risques. » Les deux hommes échangent un maximum, enchaînent les secteurs, analysent, s’interrogent sur ces cailloux qui jonchent la Pierre Grosse 1.

On ferme, mais en douceur…

16 h, le soleil commence à glisser vers les pointes des sommets enneigés. Le ciel bleu vire à l’orange. Et pourtant, il y a encore des centaines de skieurs sur les pistes. C’est la dernière mission du jour : s’assurer qu’il ne reste plus personne sur le domaine. Les haut des pistes, sur le secteur 3 600 a déjà été fermé. 16 h 30, les pisteurs sont rassemblés au poste de secours : il faut ratisser toutes les pistes.

Aurélien va d’un côté à l’autre de la piste pour vérifier qu’il n’y ait pas des skieurs planqués. Et, derrière une butte, six jeunes skieurs anglais, vautrés dans la neige, musique en ambiance et canettes en main, profitent de la fin de journée. « Je me mets à leur place, c’est normal », sourit le pisteur. Pas besoin de hausser le ton, juste de leur rappeler de ne pas oublier leurs déchets « take your garbage ». Et les voilà qui prennent la direction de de la station.

La dernière mission de la journée est audible à plusieurs centaines de mètres en approchant le Pano bar. La terrasse est noire de monde, c’est ambiance clubbing à 2600 m. Ils sont encore plusieurs dizaines de jeunes à danser sur les rythmes produits par le DJ perché dans un petit mirador. Ça picole et ça rigole… A 17 h pétantes, le DJ ralentit le rythme, les baffles poussent un dernier soupir, fin du spectacle… Quelques boules de neige sont balancées, ça siffle, ça danse encore un peu et le bar se vide automatiquement, sous le regard des vigiles.

Les pisteurs, eux, ne doivent pas forcer la main, juste rappeler que le retour, c’est par là, en indiquant la station 1000 m plus bas. La majorité de ces jeunes skieurs ont picolé et le retour peut être périlleux. Certains doivent déjà éprouver des difficultés à glisser quand les idées sont claires, alors leur descente semble encore plus hésitante après ce début d’après-ski… Les derniers prendront 50 minutes pour rejoindre la station. Derrière eux, les pisteurs exercent une pression polie, c’est chaque jour ainsi. 18 h, fin de la journée pour eux. Mais pour les jeunes, c’est l’après-ski qui (re)commence dans les bars de la station…

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