Andenne : le pari réussi de l’insertion des personnes handicapées dans la ville2017-03-09T13:39:30+00:00

Andenne. Depuis une cinquantaine d’années, une institution accueille, sur les hauteurs, à l’écart de la ville, plus de 250 résidents déficients mentaux. C’est le Centre Orthopédagogique Saint Lambert.

Depuis quatre ans, 140 d’entre eux ont déménagé. Ils habitent désormais en ville, dans de jolies maisons, des unités de vie, réparties dans et autour du centre urbain. Certains de ces résidents sont pratiquement autonomes, d’autres ont encore besoin de l’accompagnement d’éducateurs tout au long de la journée. Mais pour tous ces hommes et ces femmes que l’on dit différents, cette nouvelle vie de citoyen à part entière ouvre des perspectives insoupçonnées.

Dans ce documentaire riche en photos, en vidéos, en témoignages, nous vous faisons découvrir le quotidien, la vie, de ces Andennais, fiers de leur nouveau statut.

Troc & moi, magasin citoyen

Troc & moi. Au cœur de la ville, c’est la toute nouvelle activité proposée par le CO St Lambert à ses résidents. Une activité sociale, citoyenne : un magasin. Mais un magasin pas comme les autres. Ici, c’est le troc qui prime. L’échange. Un échange d’objets mais aussi, et surtout, un échange de contacts. Entre les clients, d’une part, et les personnes handicapées, d’autre part, qui sont là pour accueillir, guider, aider à choisir, à échanger. Ils y viennent aussi un peu pour la papote autour d’une tasse de café.

Le principe du magasin est simple : vous venez avec un objet que vous déposez en échange d’un autre qui vous plaît et que vous emportez. Pas de notion de valeur mais plutôt de coup de cœur. Tout en restant, malgré tout, correct : pas question d’apporter une boîte de crayons pour repartir avec une télé. D’ailleurs, il n’y a pas d’électro-ménager, ni de vêtements. Bijoux, déco, disques vinyles ou CD, jouets, accessoires de mode et une belle bibliothèque remplie de livres pour tous les âges feront le bonheur de tous.

Comme le dit si bien un client : « Le magasin, c’est plus qu’une vitrine, c’est une porte ouverte qui invite le citoyen à venir chez eux. »

Découvrez Troc & moi dans notre vidéo ci-dessous.

« Je suis citoyen, je suis voisin, je suis commerçant … »

Marc Palate est directeur du CO St Lambert. Laurence Warnant est directrice pédagogique. Le déménagement des 140 résidents du CO vers le centre-ville, c’est leur projet. Ils l’ont porté et en ont fait une réussite.

Marc Palate : « L’AVIQ nous a mis sous contrainte de nous reconvertir en travaillant autrement. On s’est inspiré de concepts qui venaient du Québec pour le côté pédagogique et d’une institution en Hollande, pour l’organisation. Le modèle n’est pas vraiment unique en Belgique, il y a d’autres institutions en ville, mais par son ampleur, la nôtre est unique. »

Ce déménagement, c’est aussi un bouleversement dans la vie des résidents, habitués à vivre simplement dans leur institution à l’écart.

Laurence Warnant : « On a d’abord informé les familles, ça n’a pas toujours été évident, mais finalement elles nous ont suivi, grâce à un travail de communication. Puis les usagers ont été informés du déménagement, on a fait les choses progressivement. Le travail a été assuré par les équipes de seconde ligne (psychologues, ergothérapeutes, …). Mais le changement, c’est aussi pour le personnel, qui a été amené à accompagner des usagers que chacun connaissait moins. »

La suite ? A priori, le projet ne s’étendra plus mais il évoluera.

MP : « Il y a 140 résidents en ville et 105 sont restés sur le site. Ceux-ci ne devraient pas migrer sur la ville parce que ce sont des personnes qui sont dans une approche pédagogique qui ne permet pas une intégration harmonieuse. Il y a aussi des personnes vieillissantes pour lesquelles on entre dans une logique de maison de repos. D’autres qui sont polyhandicapées et ne peuvent vivre dans une maison traditionnelle. Mais la reconversion continue, parce qu’il y aura des décès, des résidents qui vieillissent, des nouveaux arrivants… »

LW : « On constate maintenant que, grâce à ce nouveau cadre de vie, le handicap de nos résidents évolue, en bien. Leur nouvel environnement de vie permet de compenser leur déficience intellectuelle. Le fait de vivre à Andenne, leur vie a changé, grâce à une intégration fonctionnelle, ils acquièrent une fonction sociale. « Je suis citoyen, je suis voisin de, je suis commerçant … ». Ils prennent une part prépondérante dans la société. Pour y arriver, il a fallu former les éducateurs, mais aussi les résidents : formation à la gestion de la colère, à la distance sociale (qui j’embrasse le matin, à qui puis-je serrer la main, …), apprendre à poser des choix puisque dans leur nouvelle vie, ils ont plus de choix à poser que lorsqu’ils étaient pris en charge full time en institution traditionnelle. »

Maintenant qu’ils vivent à Andenne, il y a une réelle valorisation du rôle social des résidents.

LW : « Ils vivent désormais dans un contexte de société où il y a des échanges de réciprocité qui entraînent un développement de leurs compétences. Et ça c’est primordial pour nous et pour eux. »

Les chiffres :

0
date de création de l’institut Saint-Lambert, à Bonneville, par la Congrégation des frères de la charité de Gand.
0
date du premier emménagement dans une maison individuelle à Andenne.
0
le nombre de résidents qui ont déménagé en ville.
0
le nombre de résidents qui sont restés à l’institut à Bonneville.

Bienvenue chez eux…

Treize maisons. Elles sont jolies, cossues. Les familles qui y habitent sont un peu différentes. Ce sont des groupes de 8 à 10 personnes. Il y a aussi des appartements supervisés pour 2 ou 3 personnes. Ces maisons, ce sont les lieux de vie des résidents du CO St Lambert. Comme n’importe quel citoyen de la ville d’Andenne, ils profitent d’un « chez moi » et de toutes les commodités qu’offre la ville : commerces, loisirs mais aussi… travail.

Emmanuelle, Camille, Catherine, Georges, Aimery, André, Mathieu, Victor, Steve et Émeric forment une petite communauté qui nous accueille dans sa maison de la rue Janson, à quelques pas de la place des Tilleuls.

Bienvenue chez eux…dans notre vidéo ci-dessous…

« Ce truc, c’est génial, c’est magnifique ! »

Lucienne Bertrand a trois frères usagers à St Lambert. Jean-Louis et Pierre vivent dans des maisons en ville. La santé de Daniel ne lui a pas permis d’y accéder. Il est resté dans le centre à Bonneville.

Quand la direction du centre a présenté le projet de déménagement aux parents, les réactions ont été diverses. Les plus anciens étaient plutôt réticents. Lucienne par contre a assez rapidement compris l’intérêt qu’il y avait pour ses frères d’y participer. Avec le recul, elle ne regrette nullement sa décision. Et parmi les parents qui étaient contre, beaucoup ont depuis changé d’avis et s’en félicitent.

« Au départ quand ils nous ont expliqué le projet, notre maman ne voulait pas, elle n’était pas réceptive. Moi, je trouvais que ça compliquait les choses pour les visites. Mais c’était égoïste de ma part. Puis quand Pierrot a déménagé, pour lui, c’était le paradis. Il a complètement changé, son attitude. Il vit désormais comme dans une famille, dans un petit groupe, avec les autres résidents. Mes deux frères sont différents par rapport à il y a quelques années. Ils sont eux-mêmes, ils sont des individus à part entière. Ce truc, c’est génial. Cette vie en maison, c’est comme un passage à l’âge adulte. Ils sont heureux.

Au niveau de leur comportement, ça les a ouverts à l’extérieur, ils ont acquis de la sensibilité vis-à-vis des voisins, il y a de la complicité entre eux. Ils vont faire leurs courses, ils vont sur le marché. Avant, ils ne le faisaient pas. Maintenant, ça me déchire le cœur de voir que deux frères profitent de cette nouvelle vie mais pas le troisième. Mais c’est la vie… »

« Les avoir, c’est une fête »

Du haut de ses 80 ans bien passés, Marie-Thérèse Bolle est une voisine d’une maison du CO. Une voisine attentionnée, proche , qui n’hésite pas à accueillir chez elle certains résidents. Pour un goûter, une papote ou même un repas de Noël. Aujourd’hui, Georges vient lui dire bonjour, passer avec elle quelques instants.

On sent de la complicité entre les deux personnes, une belle amitié. Chacun puisant chez l’autre une source d’énergie vitale, entourée de beaucoup de respect.

Découvrez le témoignage de « madame Bolle » dans notre diaporama sonore ci-dessous.

« Ils savent qu’ils sont attendus, que quelqu’un compte sur eux »

Mercredi, c’est le jour de l’encartage et de la distribution des petits journaux gratuits. Anne Dewinter est responsable des activités au sein du CO St Lambert. Aujourd’hui, elle vient voir si tout se passe bien et dire bonjour au groupe qui s’anime au sous-sol de cette belle maison de la rue Frère Orban. C’est là que les résidents préparent les paquets de journaux pour « la distri ».

Quand elle pousse la porte, ce sont de grands sourires qui l’accueillent. Emmanuelle, une jeune femme qui est venue elle aussi saluer ses compagnons, vient se blottir dans ses bras. Anne est proche de ses résidents. Ses grands yeux bleus rassurent ces hommes et ces femmes qui se confient à elle et qui lui font confiance pour les entraîner dans des occupations où ils pourront s’épanouir.

Anne est très fière de son nouveau projet : le magasin Troc & moi. Il vient juste d’ouvrir. Comme pour chacune des activités du CO, il a fallu choisir les résidents qui seront en mesure d’assumer l’accueil des clients et les différentes tâches. « C’est un travail que j’ai réalisé avec l’éducatrice qui a la charge de la boutique. On a fait l’inventaire des compétences qu’il fallait avoir pour réaliser ces tâches-là. Mais on a aussi intégré des personnes qui n’ont pas accès à la parole. Elles peuvent se rendre utiles pour le tri et le nettoyage des objets apportés. »

« La boutique, c’est la base et plein d’autres activités citoyennes et des services à la population peuvent s’y greffer. Cela permet aux usagers d’avoir des contacts, de rencontrer des gens, de se sentir utiles. Le but est de provoquer la rencontre et de sociabiliser les résidents. Désormais, ils apprennent à gérer leur agenda, leur emploi du temps. Ils savent qu’ils sont attendus, que quelqu’un compte sur eux. C’est important aussi. »

Ces nouvelles activités et ces lieux de vie en ville, c’est aussi une révolution pour les éducateurs. « Il a fallu s’adapter. C’est une ouverture au monde extérieur

Magasin, récolte de bouchons en plastique, dépôt de paniers bios, mise au travail dans des entreprises andennaises… Anne a encore de nombreux projets qui, elle y compte bien, permettront aux résidents de s’épanouir dans cette ville qui les a accueillis.

« Les gens sont heureux de nous voir arriver avec les gazettes »

Chargée de ses bacs de journaux bien rangés, la camionnette se gare le long de la chaussée. Nicolas, Christian, Philippe et Fabian ont enfilé un gilet fluo. Leurs caddies remplis, ils s’élancent sur le trottoir pour glisser dans les boîtes aux lettres les « toutes-boîtes » de la semaine : Proximag, publicités, folder, …

Catherine et Franz les accompagnent dans leur tâche du jour. Ils guident les usagers, les rappellent à l’ordre si nécessaire, mais leur travail consiste surtout à superviser, vérifier que tout se passe bien. Et à l’occasion, provoquer la rencontre, l’échange, avec les habitants du quartier.

Philippe est ce qu’ils appellent un double diagnostic : il souffre d’un handicap mental et d’un trouble psychiatrique. Mais « la distri », c’est son truc. Il est organisé, méticuleux et les quelques échanges qu’il peut avoir avec les riverains le font rayonner.

Retrouvez le petit groupe en pleine distri dans les rues d’Andenne dans notre vidéo ci-dessous.

Les AVUS : développer les compétences

Muriel Schaus est assistante sociale au CO St Lambert. C’est elle qui a en charge la gestion des AVUS, les Activités de Valorisation et d’Utilité Sociale. Elle recherche des entreprises ou administrations susceptibles d’accueillir des résidents pour leur proposer des activités professionnelles sur base de volontariat.

« Les AVUS externes sont destinées aux usagers d’un bon niveau d’autonomie. Nous contactons un service de la ville ou une entreprise et nous proposons le travail bénévolat d’un usager. L’idée est de réaliser une activité en dehors des murs de l’institution. Cela permet à l’usager de pouvoir intégrer une équipe dans des conditions normalisantes et d’augmenter ses contacts sociaux. Il peut aussi dès lors développer des compétences ; on priorise l’avis de l’usager, en fonction de ses goûts : environnement, chevaux, cuisine, … Cela permet aussi de sensibiliser les Andennais au quotidien de nos usagers. »

Maison de repos, école, manège, garage, parc de loisirs, équipes communales, home, fleuriste… les activités sont nombreuses et diversifiées et toutes apportent une réelle valorisation humaine.

« En pratique, un éducateur les accompagne lors de leurs deux ou trois premières journées, après ils y vont seul. On n’est pas à l’abri d’un problème de comportement mais c’est assez rare. François travaille au garage Seat, à Bierwart, depuis 8 ans. Nous avons un autre usager, Claude, qui est au Mont Mosan depuis 16 ans ! Et ça se passe très bien ! »

Si les résidents sont liés par un contrat de bénévolat, cela n’exclut pas une petite « dringuelle » de temps en temps. Ils sont aussi valorisés par la participation à la vie de l’entreprise, au repas du personnel, aux fêtes d’anniversaire, …

Au CO St Lambert, 30 résidents sont occupés par des AVUS, en plus de ceux qui participent à la distribution des petits journaux gratuits. Les autres ont aussi des activités plus habituelles, organisées au sein de l’institution : menuiserie, atelier Picasso, hippothérapie, expression corporelle, …

Au garage, François fait partie de la famille

Cela fait 8 ans que François vient deux jours par semaine au garage Seat, à Bierwart. Il a dû apprendre à prendre le bus tout seul. C’était déjà une première compétence acquise. Armé de son canon à eau et d’une bonne éponge, il lave les voitures neuves et celles qui viennent pour leur entretien. S’il est bien lié au garage par un contrat de bénévolat, il n’est pas non plus contre une petite récompense, de temps en temps…

Pour Éric, le patron du garage, François a plus qu’intégré l’équipe, il fait partie de la famille !

Retrouvez François en plein car-wash dans notre vidéo ci-contre.

« La peur, dans les deux sens, s’est effacée. »

Françoise Léonard est échevine à la Ville d’Andenne. Elle a en charge, entre autre, le commerce, l’emploi, la santé publique. Elle a suivi, dès le début du projet, l’implantation des résidents du CO au centre-ville.

« La question s’est posée en effet de savoir comment ça allait se passer. D’autant qu’une implantation d’une telle ampleur, c’était unique en Belgique. On avait des craintes, oui : comment cela allait-il se passer avec les riverains, avec les voisins, … On n’a pas naturellement l’habitude de côtoyer des personnes handicapées mentales. On ne nous a pas appris à grandir avec elles, malheureusement. Mais il faut aussi se rendre compte que demain, ce sera peut-être un de nos enfants ou l’un de nous. On n’est pas à l’abri d’un accident…

De toute façon, c’était une volonté du CO St Lambert, on ne pouvait que la respecter. Ils ont eu la bonne idée de réaliser leur projet progressivement, sur 4 ans, d’investir dans des bâtiments andennais, qu’ils ont remarquablement remis en état. Finalement, on se rend compte que tous ces adultes se fondent dans la masse des andennais. Maintenant on les voit tellement qu’on les connaît, on les croise, on se dit bonjour, on papote. La peur, dans les deux sens, s’est effacée.

Avec le recul, on ne peut que constater que c’est une belle réussite. Ils sont bien intégrés dans les associations, dans les commerces, les petites entreprises… Tout cela construit l’image et les relations normalisées entre les citoyens lambda et les résidents du CO. C’est une chance pour nous tous et surtout pour nos jeunes qui ont désormais un autre regard sur la personne handicapée.

« Tous comptes faits, on n’est pas si différents ».

Le mot de la fin, nous le laissons à Anne Dewinter, qui nous a guidé tout au long de ce reportage :

« Notre projet, c’est le principe de l’opportunité. Celle de la rencontre. On provoque la rencontre entre le citoyen et le résident, qui lui aussi est un citoyen. Il est dès lors considéré comme une personne à part entière parce que, tous comptes faits, on n’est pas si différents ! ».

Nous tenons à remercier M. Marc Palate, Mmes Laurence Warnant et Anne Dewinter, les équipes pédagogiques du CO St Lambert et surtout les résidents pour leur accueil et leur disponibilité.