Quinze ans après l’Unesco, le carnaval de Binche a-t-il changé ?

Le bureau de Laurent Devin, bourgmestre de Binche, transpire le carnaval. L’affiche de l’édition 2019, placée en évidence au cœur de la pièce, sera sans doute encadrée et amenée à rejoindre les posters d’éditions précédentes, les favorites, comme celle de 2014, où un chapeau de gille éclipse un fond orangé. « Tout est dit dans cette affiche, qui en plus est celle des 10 ans de la reconnaissance Unesco ! »

2019

2014

Cette reconnaissance fait la fierté du bourgmestre, comme en témoigne le diplôme officiel trônant à un coin de son vaste bureau, reconnaissant le carnaval comme « chef d’œuvre de l’héritage oral et intangible de l’humanité ». La ville a d’ailleurs pris soin de fêter comme il se doit les 15 ans de reconnaissance et a déjà dans le viseur les 20 ans. « C’est dans la déclaration de politique communale, on a déjà des idées », sourit le bourgmestre.

Mais c’est déjà le top mondial !

Qui a été aux premières loges du parcours de dossier de reconnaissance. Ce projet remonte à 2001. A l’époque, Laurent Devin est conseiller communal dans l’opposition, mais il travaille au cabinet de Rudy Demotte (PS), alors ministre de la culture de la Communauté française. «Je travaille dans la cellule du directeur de cabinet. Un jour, on frappe à la porte et une collaboratrice qui suit les matières culturelles entre. Elle suit l’Unesco et me dit qu’il y a une opportunité historique à pouvoir élever le carnaval de Binche à un rang mondial. Je réponds que pour les Binchois, c’est déjà le top mondial ! Mais elle me répond « « je suis très sérieuse. L’Unesco ouvre une reconnaissance par rapport au folklore. »»

Branle-bas de combat au cabinet Demotte, le dossier remonte vers le cabinet du ministre-président Hervé Hasquin (MR), qui convoque une réunion avec la Communauté flamande et la Communauté germanophone. L’objet : la candidature de la Belgique à cette nouvelle reconnaissance, sachant qu’il ne peut y avoir qu’une proposition par pays. «Notre force, c’est que nous en avons déjà une. Et de manière immédiate, elle tombe sous le sens. Tous se rendent compte que ce n’est pas une proposition politique, liée à une ville politiquement connotée, mais que c’est un folklore qui ne souffre d’aucune contestation. C’est tout de suite oui et c’est une des réunions interministérielles les plus courtes auxquelles j’ai assisté.»

Commence alors un travail diplomatique au sein d’une institution mondiale qui a ses propres règles et qui votera l’éligibilité du carnaval. « Un travail de préparation s’est mis en place, un dossier a été réalisé, suivis de rencontres et de réunions, dont une qui s’est déroulée dans l’aéroport d’Athènes », se souvient Laurent Devin. L’aspect folklorique, ethnographique, sociologique et culturel de la manifestation doit être expliqué et défendu. « On a dû tout expliquer, notamment des termes inconnus, inexistants au dictionnaire comme les louageurs (NDLR : les loueurs de costumes de gille). » Rien ne doit être laissé au hasard. « On a droit qu’à un seul essai. Si l’Unesco refuse la candidature, on ne peut plus revenir et retenter sa chance.»

Où sont les femmes?

Et le dossier a dû être complété en cours de route. « L’Unesco est revenu vers nous, avec une remarque : quelle est la place de la femme dans le folklore binchois ? Il a fallu émettre un dossier concernant la place de la femme .Et c’est une jeune femme diplômée en anthropologie sociale qui va débloquer le dossier. Christel Deliège, fille et femme de gille, a réalisé son mémoire sur le rôle de la femme dans le carnaval. « En proposant son travail, elle fournit les pièces manquantes du dossier », estime Clémence Mathieu, directrice du Musée International du Carnaval et du Masque.

Le bourgmestre en gille avec la représentante de l’Unesco Nowko Aiwaka

Du 2 au 4 mars 2003, en plein carnaval, Binche accueille une délégation Unesco venue vivre concrètement l’événement, emmenée par la cheffe de la section patrimoine immatériel Nowko Aiwaka. C’est chez le futur bourgmestre, alors gille, qu’elle découvre les rituels matinaux avec les ministres Rudy Demotte et Marie Arena. « Elle est venue à la maison et a suivi tout le ramassage. Il faut s’imaginer cette dame asiatique débarquant à un Mardi Gras à 5 h du matin, marcher le long des remparts, boire du champagne et manger des huîtres avec nous à la Maison du Peuple…Ça avait fait la une des journaux. »

Jusqu’au 7 novembre, tout Binche retient son souffle. Une délégation va à Paris pour suivre la délibération du Comité intergouvernemental Unesco de sauvegarde du patrimoine culturel et immatériel. La réponse est positive. La journée morose d’automne devient vite électrique à Binche, où la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. « Cela a déclenché une fête spontanée et extraordinaire. Le JT de la RTBF s’est fait en direct d’un café, tous les médias étaient ici. » Le soir, des milliers de Binchois se pressent sur la Grand-Place. Dans les cafés, les verres défilent. Un mois plus tard, Binche remet ça et les violes (NDLR : orgues de Barbarie) envahissent le centre-ville. Gauthier De Winter, président de l’Association de Défense du Folklore, s’en souvient très bien. « Cela a été pour moi un grand moment. J’étais tout jeune président et c’est la première fois que j’ai dû faire un discours sur un podium sur la Grand-Place de Binche devant 3000 personnes, c’était la folie », sourit-il.

Depuis la consécration binchoise, d’autres folklores ont suivi le mouvement. Doudou, ducasse d’Ath, marches de l’Entre-Sambre-Et-Meuse ont également été reconnus patrimoine oral et immatériel. « L’objet de la démarche, c’était de donner des lettres de noblesse et une reconnaissance mondiale à un folklore populaire », rappelle Laurent Devin. Et les Binchois auront toujours cette fierté supplémentaire d’avoir été les premiers…

« Ce qui a changé ? La médiatisation »

« Sur la manière de faire le carnaval, ça n’a rien changé. » C’est ce qu’affirment tous les gilles lorsqu’on leur demande si la reconnaissance Unesco a modifié quelque chose au carnaval.La manière de « faire le gille » découle toujours des traditions transmises par leurs aïeux. Pas de pression supplémentaire donc. « La pression vient des gilles eux-mêmes, et de leur femme », sourit Patrick Haumont, gille et également directeur de la télévision locale Antenne Centre.

Mais il y a eu un avant et un après Unesco. « Ce qui a changé, c’est la notoriété. Binche est désormais connu mondialement », note Gauthier De Winter. Une notoriété qui s’étend aux cinq continents, aime rappeler le Bourgmestre Laurent Devin, ce que confirme Benjamine Jullien, responsable de l’office de tourisme. « Lors du carnaval, on a un afflux de visites, notamment des gens qui viennent d’Amérique du Nord, d’Asie… »

Plus de selfies

Ce nouveau public est drainé par une attention médiatique toujours plus forte. « On a des télévisions du monde entier, dont les télévisions asiatiques qui ne demandent jamais d’accréditations, mais qui débarquent le jour même » sourit l’attachée presse de la ville Muriel Evrard.

« Nous avons toujours plus de demandes de télévisions extérieures pour obtenir des images, indique de son côté Patrick Haumont. On nous demande aussi de rencarder sur des gilles qui accepteraient d’être suivis ou interviewés… »

Cette attention universelle induit donc un public au comportement différent, qui influe quand même un peu sur la façon dont les gilles défilent, comme le note Etienne Bodson, secrétaire de la société de gilles «Les Indépendants»  : « avec la mode des selfies on nous demande plus de faire des photos qu’avant.»

Les organisateurs sont aussi plus attentifs aux remarques venant de l’extérieur. Cette année, les cortèges ont d’ailleurs été revus pour mieux répondre aux comportements et aux attentes du public.

Le Musée du Masque, caution scientifique pour l’Unesco

D’un point de vue touristique, le Musée International du Carnaval et du Masque est plutôt un acteur local.« On attire surtout un public provincial et du nord de la France », note Clémence Mathieu, directrice du musée depuis 2017. Cela évoluera peut-être, avec la récente ouverture d’un centre d’interprétation du carnaval, qui a permis de drainer 50% de visiteurs en plus depuis novembre.

La reconnaissance Unesco aussi a un effet sur la fréquentation du musée, même si elle se concentre surtout sur les trois jours gras du carnaval. Mais en dehors de cette période, le musée ne s’affirme pas sur la scène internationale.

Mais d’un point de vue scientifique, c’est une autre histoire. Le Musée International du Carnaval et du Masque a eu un rôle central dans la labellisation Unesco. C’est en effet son conservateur Michel Revelard qui s’est chargé de rédiger la première mouture du dossier, complétée par Christel Deliège, qui lui succède d’ailleurs en 2006.

« Le musée a toujours eu une reconnaissance au niveau international, par le fait du côté unique de ses collections, explique Clémence Mathieu. Si on compare avec d’autres musées consacrés aux traditions masquées, ce sera souvent ciblé sur une région, un continent…Mais c’est rare d’avoir un musée qui collecte des pièces du monde entier tel que le nôtre. »

La spécificité du musée et son travail capital dans le dossier de reconnaissance du carnaval a permis au musée de rayonner encore un peu plus. Depuis 2015, le musée est accrédité par l’Unesco, ce qui lui donne un rôle de consultation par rapport à d’autres traditions qui souhaitent être reconnues par l’Unesco.

Mais surtout, il est devenu le relais de l’Unesco. « Tous les quatre ans, nous lui envoyons un rapport sur l’évolution de la tradition binchoise, les nouvelles sociétés qui se créent, l’influence du tourisme, etc. » Les nouveaux changements liés à des modifications de cortèges seront signalés et analysés par l’Unesco. Car si le carnaval doit évoluer et répondre à l’attente du public, il ne doit pas perdre son âme. Et c’est peut-être le changement principal qui a touché le carnaval depuis sa reconnaissance Unesco : veiller à préserver un équilibre entre la nécessaire adaptation au temps présent et le respect d’une tradition ancrée aux origines de la civilisation.

Un folklore universel

Les spécificités du carnaval et sa symbolique peuvent sembler difficile à appréhender pour un public non-averti. Les visiteurs étrangers du carnaval de Binche et du Musée du Masque sont-ils largués ? Clémence Mathieu ne pense pas. « Le carnaval est un rituel masqué et il y a quelque chose d’universel là-dedans, comme on l’explique dans nos expositions permanentes. Le carnaval, ce sont des réminiscences de rituels masqués qui ont leurs racines en Afrique, en Asie, en Amérique…Quand on parle du masque, on touche toujours aux liens avec des forces supranaturelles. Tout le monde connaît des masques liés à sa propre civilisation, pouvant faire écho à nos collections. Chaque masque raconte des histoires, mais il y a toujours un lieu commun. Et c’est tout l’intérêt d’avoir un musée à la fois du carnaval et du masque, on touche au même sujet, c’est de l’ethnologie comparée finalement. »