Le samedi 19 juin 2021, une tornade frappe Beauraing. Des dizaines de maisons sont touchées, l’ampleur des dégâts est gigantesque.

Dans plusieurs rues, des scènes apocalyptiques : toitures arrachées, câbles électriques qui gisent au sol, tôles dispersées, arbres déracinés, pylônes pliés en trois. Humainement, le premier bilan fait état de 17 blessés, principalement par les projectiles emportés par les vents. Vu la violence des vents, « c’est un miracle », explique le bourgmestre, Marc Lejeune.

Un an après, retour sur l’événement avec plusieurs témoignages.

«Un cancer et une tornade sur la même année, à force, on devient résilient»

Le 19 juin 2021, au soir, Vanessa Ernould se trouve chez elle, rue de l’Aubépine, avec son compagnon et son fils de 10 ans. Elle se souvient de cette nuit stressante.

Vanessa, un an après la tornade, quels souvenirs gardez-vous ?

Ce soir-là, je faisais des maths avec mon fils. Mon compagnon qui est Portugais était étonné de voir à quel point les orages étaient différents de chez lui. C’était beau, lumineux. Il est monté à l’étage faire des photos. On se serait cru à une soirée, avec des stroboscopes. C’était plein de couleurs, ça donnait tout autour de chez nous. Mais quelque chose ne me semblait pas normal…

Et puis les choses ont basculé…

Ça a été rapide. Il faisait noir. J’ai commencé à entendre les impacts de projectiles sur la façade. Ça tourbillonnait, de gros objets volaient, devant les fenêtres. J’ai pris mon fils Maé par la main, je l’ai fait venir près de la porte d’entrée et je l’ai accroupi devant moi, mains sur la porte. Je ne sais pas pourquoi… À un moment donné, on a entendu un drôle de bruit. Le toit du voisin venait de s’écraser sur l’étage. Mais on ne savait pas que c’était ça. Mon compagnon venait tout juste de descendre. À 2 ou 3 secondes près, il était tué. Après, on a pensé que le toit allait s’effondrer sur nous…

Il y avait des objets dans l’air, et pas des petits

Quel a été votre premier réflexe ?

Mon compagnon a voulu sortir. Il a entrouvert de 10 cm la porte. Mais je lui ai dit de vite refermer. Si on sortait, on se faisait tuer net. Il y avait des objets dans l’air, et pas des petits. Ça a été très court, même pas une minute. Mais ça nous a paru être une éternité.

Qu’avez-vous fait une fois que le vent s’est calmé ?

Notre premier réflexe a été de sortir de là. J’ai pris mon sac, mes papiers… On était à pieds nus, en pyjama. Les gens étaient sur la route pour voir comment les autres allaient. J’ai téléphoné à mes parents qui habitent Martouzin. Ils ne répondaient pas. J’ai commencé à m’inquiéter. En réalité, il n’y avait rien eu là-bas. Maé, mon fils, était complètement angoissé. Je l’ai fait évacuer en premier. Mon autre fils de 23 ans est venu le chercher.

Il a fallu réagir vite…

J’étais perdue, mais il a fallu redescendre les pieds sur terre et s’organiser. On s’est réfugié chez ma sœur. On n’a pas arrêté de cogiter. On n’avait pas encore pris conscience de l’ampleur des dégâts. Le lendemain, quand je suis retournée sur place, j’avais l’impression que j’étais dans un cauchemar, qu’on avait été transporté dans un pays en guerre, qu’on avait lâché une bombe. C’était Bagdad. Et ce qui était « choquant » c’était de réaliser qu’ailleurs il n’y avait rien eu. C’était pas de bol. On a fait le tour, on a discuté avec les voisins. Ça me faisait mal au cœur pour les personnes âgées.

La maison s’est rapidement révélée inhabitable…

De l’extérieur, on ne voyait pas trop les dégâts. Il fallait monter à l’étage pour se rendre compte du désastre. Le bureau, le dressing, la chambre, la salle de bains, tout était massacré. Le parquet était en décalage par rapport à la surface du sol. L’escalier aussi avait bougé. En fait, la structure bois de la maison s’était décalée de quelques centimètres. L’expert a établi par la suite qu’il fallait abattre.

Vous avez cherché rapidement à vous reloger ?

Très tôt le lendemain matin, je me suis dit qu’il fallait trouver un appartement. J’ai mis un message sur Facebook que des amis ont partagé. Une de mes amies a trouvé une solution, dans un appartement de sa tante qui était inoccupé. En face du Carrefour, pas loin de la maison. J’ai tout de suite dit oui. Il était meublé, je n’ai pas chipoté. J’étais complètement déboussolée, mais tellement contente d’avoir un toit. J’ai loué un garage à Sorinnes pour stocker les affaires qu’on a pu sauver.

Vous avez perdu beaucoup ?

Pratiquement tout ce qui était à l’étage, dont une partie des photos de famille. Au niveau des vêtements, on n’a pas récupéré grand-chose. Il y avait des gravats jusque dans les pulls en laine. Dehors, la haie a été déracinée. À côté de cela, j’avais un petit potager et des tournesols. Il n’y en a pas un qui a bougé… Le petit chalet dans le fond non plus n’a pas bougé d’un iota, tout comme des pots sur la terrasse. Par contre, tous les meubles de jardin ont disparu. On n’a jamais retrouvé la table, les chaises, le barbecue, le parasol. Tout s’est volatilisé.

Un an plus tard, lorsque le vent se lève un peu trop fort, je ne suis pas du tout à l’aise.

L’entraide s’est rapidement mise en place ?

Des gens sont venus frapper à ma porte pour voir si j’avais besoin d’aide. Des amis proches, mais aussi d’autres personnes que je ne connaissais pas. Notamment une fille du Brabant wallon qui était en vacances dans le coin, et avec qui je suis devenue amie depuis. Je ne me suis pas sentie seule et tout s’est malgré tout fait dans la bonne humeur. C’était assez époustouflant cet élan de solidarité. Heureusement que j’ai eu cette aide car j’étais fort affaiblie par la chimio.

Un an après, comment vous sentez-vous ?

Le temps passe vite. Un an plus tard, lorsque le vent se lève un peu trop fort, je ne suis pas du tout à l’aise. J’ai envisagé de retourner dans ma maison que je loue en gîte à Wiesme, mais je ne m’en sens pas capable à cause de la grande baie vitrée. Ça me fait peur. Même s’il y a très peu de risques qu’on revive la même chose deux fois.

Vous comptez retourner vivre dans la maison aujourd’hui en reconstruction ?

On aimerait bien, d’autant que louer une maison dans les parages n’est pas évident. Mais je me demande quand même comment ça va aller. Est-ce que je vais me sentir en sécurité ? On se plaisait bien là-bas malgré tout. Et c’est facile pour mon fils qui est scolarisé chez les Sœurs. Mais le souvenir sera là, on n’oubliera pas.

Comment voyez-vous la suite ?

J’étais en pleine chimio lorsque la tornade est passée. J’ai regardé le positif : je n’allais plus avoir de jardin et de maison à entretenir. Un cancer et une tornade sur la même année, à force, on accepte les choses de la vie. On devient résilient. On apprend à vivre avec ce qu’on a. J’essaie de tirer profit de ce qui nous est arrivé.

Avec la lampe de son smartphone

Un amas de poutrelles métalliques, de panneaux de bois et de lamelles de PVC. Une sorte de mikado géant. Voilà tout ce qu’il restera du hall sportif de l’institut Notre-Dame du Sacré-Cœur (INDSC) de Beauraing après le passage de la tornade dévastatrice.

Dès le lendemain, c’est un marathon qui a démarré pour toute la communauté éducative. Les installations sportives de l’INDSC occupent une place de plus en plus centrale dans la vie de l’école. Une salle provisoire a été installée.

« J’ai personnellement fortement insisté pour qu’on aménage le hall sportif provisoire », explique Valérie Collin, la directrice. « Cela nous coûte quand même 2000 € de location par mois, plus le montage et le démontage. Mais on pourra garder le revêtement du sol, même en extérieur. »

Que faisait la directrice le soir du 19 juin 2021? Pas besoin de mettre Valérie Collin sur le gril trop longtemps. La réponse fuse.

« Je soupais chez des amis, pas trop loin, à Feschaux, quand le responsable technique de l’école m’a appelée », se rappelle la directrice de l’institut Notre-Dame du Sacré-Cœur (INDSC). « Je suis venue directement sur place. Il n’y avait aucune lumière, la police bloquait les accès. Mais j’ai découvert l’étendue des dégâts à la lampe de poche de mon smartphone… C’était irréel. Même dans les pièces du sous-sol, certaines armoires étaient retournées. Cela démontre la violence de ces vents. C’était irréel… »

Le lundi, il fallait encore organiser les examens

La réalité, il a fallu cependant l’affronter. Sans tarder. « Le lundi, il y avait encore les examens du CE1D (deuxième année du secondaire) à organiser. Ce sont des épreuves externes, on ne pouvait pas en décaler le jour. Heureusement, on a eu l’appui de l’école des Frères qui a accueilli les élèves ce lundi-là », détaille la directrice.

Dans la cour arrière de l’école, Valérie Collin jette à nouveau un œil sur la trajectoire de la tornade. « Tous les dégâts se concentrent sur un couloir », épingle la directrice. Le hall sportif était dans la mauvaise zone. « Mais à une dizaine de mètres près, c’est toute l’école qui aurait pu être encore plus sévèrement touchée. »

«À chaque fois que le roi vient, il demande des nouvelles»

Le soir de la tornade de Beauraing, la terrasse de la brasserie Le Pèlerin était bondée. Le patron, Eddy Huysmans, s’est senti perdu, dépassé. Avant de relativiser.

Ce qui lui vient à l’esprit quand on lui parle de la tornade, c’est « plus jamais ».

Il se rappelle: « Ce soir-là, j’étais au Pont des anges (le restaurant qu’il tient aussi juste à côté). J’ai vu tout le monde arriver près de moi et me dire “Patron, qu’est-ce qu’on fait ?” Au début, j’avais l’impression de voir de la haine envers moi dans les yeux des gens. Mais ce n’était pas ça, je l’ai réalisé après. C’était du désarroi, de la panique, de la tristesse. Les gens étaient complètement perdus. Je me souviens aussi que ma fille était dans l’établissement, mais je ne le savais pas. Quand je l’ai vue, je l’ai prise dans mes bras. »

Il poursuit: « Ce soir-là, j’avais envie de dire aux clients: “Ne payez pas, c’est de ma faute”. J’ai cru au départ que le vent avait soufflé et que le chapiteau n’avait pas tenu, que mon matériel n’était pas assez costaud. Sur le coup, j’étais dépité, anéanti. Je voulais tout arrêter. Je n’avais plus envie de me relancer. »

Il a changé d’avis lorsqu’il a compris qu’il n’y était pour rien. « Lorsque j’ai vu les dégâts plus loin dans la rue, je suis redescendu sur Terre. Je n’avais jamais vu ça ! Je me suis dit qu’il y avait pire que moi, que ce n’étaient pas des dégâts qui allaient m’empêcher de travailler. »

Quinze jours plus tard, il rouvrait la terrasse provisoire (installée à l’époque pour le Covid), après avoir racheté tout le mobilier qui avait été pulvérisé lors du passage de la tornade.

Un client m’a dit: le 19 juin, tu faisais une soirée vol-au-vent…

En tout, les dégâts dans son établissement sont estimés à 150000€. « On n’a plus eu de courant pendant trois jours. Ce qui signifie plus de frigo, de chambre froide… On a dû tout jeter ou donner. On a sauvé ce qu’on a pu. »

Le bâtiment a aussi été légèrement touché. Le toit notamment doit être démonté et refait. Le patron a été indemnisé par les assurances fin de l’année dernière. « Ce qu’on ne récupère pas, par contre, c’est la perte du chiffre d’affaires de ce jour-là et des jours d’après. » Aujourd’hui, les gens qui reviennent dans son établissement l’abordent avec humour. « Un client m’a dit: le 19 juin, tu faisais une soirée vol-au-vent… ». Une suggestion pour la carte de dimanche soir?

Peu après la tornade, le roi a contacté le bourgmestre, Marc Lejeune.

« Directement, Marc m’a téléphoné et m’a dit: “Le roi te remet ses amitiés”. Ça m’a fait plaisir. Le roi vient encore bien manger et boire un verre ici. Il est revenu quelques fois depuis, avec son épouse, et à chaque fois il me parle de la tornade, il demande des nouvelles. Je blague avec eux. Ils sont encore venus manger pour la Saint-Valentin. »

Le soir du 19 juin 2021, quelques personnes qui fréquentaient Le Pèlerin ont été blessées, dont l’une ou l’autre de manière plus importante (lire ci-dessous). « Je les ai recontactées pour prendre des nouvelles. Je n’oublierai jamais cette soirée. Elle restera dans mes yeux toute ma vie. »

«Une soirée difficile à oublier, même un an après»