Ils côtoient la mort au quotidien. Mais l’épidémie de coronavirus a bouleversé le métier de morguiste. Procédure covid, chambre froide trop étroite, pieux mensonges des proches endeuillés, tensions avec les pompes funèbres, vacances annulées… : Marc et Geoffrey, « garçons d’amphithéâtre » du CHU Saint-Pierre, nous racontent « leur » crise. Leur souhait maintenant : refaire le job correctement. « Enfin ». Témoignage rare, dans un silence de mort.

Leur lieu de travail correspond étonnamment à l’image qu’on s’en fait : carrelage beige années 70, ampoules froides, lourdes fermetures automatiques, sobres icônes religieuses. Pas de fenêtre. Pour y accéder, on prend une porte discrète au fond d’une rampe de parking puis on coupe un couloir de service au sol de béton. Sur une deuxième porte anonyme, un parlophone et un horaire de visites. Puis le vestibule d’accueil. Il se découpe en une demi-lune d’épaisses briques de verre derrière lesquelles s’ouvrent les chambres mortuaires numérotées. L’une d’elle est occupée par une victime du covid : l’angle de ses pieds est atténué par les housses hygiéniques réglementaires. À l’entrée de la chapelle ardente aux chaises de plastique alignées face à un mur jaune anis, une gerbe de fleurs attend son destinataire à côté du flacon de gel hydroalcoolique qui désinfectera les mains de ses proches.

Souriants derrière leurs masques, Marc Van Driessche et Geoffrey Lambert nous guident vers leur local de repos. Aucun son n’y survit, pas même les stridences des ambulances. Bureau, classeurs, deux chaises, café. Rien d’original dans ces quelques m2 au sous-sol du CHU Saint-Pierre. Si ce n’est que le tableau noir recense le nom des « clients » de la semaine, ceux qui sont passés de leur chambre d’hôpital aux espaces réfrigérés de la morgue. Et trois lampes qui s’allument en fonction des portes d’accès. Officiellement, la profession porte toujours le titre de « garçon d’amphithéâtre ». La dénomination désuète remonte à l’époque des « leçons d’anatomie » à la Rembrandt. Les autopsies se pratiquaient alors devant des auditoires d’étudiants endimanchés, ceux qui retiennent leur souffle dans la série « The Knick ». « Mais aujourd’hui, on dit morguiste, c’est plus simple », glisse Marc.

C’est justement en toute simplicité que le duo de morguistes bruxellois a accepté de nous parler de ses derniers mois au service des hôpitaux Saint-Pierre, Bordet, César De Paepe et Pacheco, ainsi que de la commune de Saint-Josse. Pour beaucoup de Belges, ces mois ont vu les masques fleurir, les files s’allonger sur les trottoirs, les vacances s’annuler et les rouleaux de PQ s’amonceler dans les caddies. Pour Marc et Geoffrey, ce sont les corps qui se sont amoncelés. « Une centaine au total. Pas tellement par rapport aux milliers de décès belges », relativise l’aîné. « On avait quand même peur en partant le vendredi de voir ce qui nous attendrait le lundi. Mais le matin, ça ne dépassait pas souvent 4 corps. Le plus qu’on a eu, c’est 8 ». Les yeux dans le vert menthe du havre où ils avouent se réfugier parfois « pour reprendre leur souffle », beau-père et beau-fils à la ville remontent le temps jusqu’à la naissance de la crise. Un témoignage rare : quand ils quittent la morgue chaque soir vers le Hainaut, ils y laissent le métier et les idées noires.

La toilette des morts et son « côté social »

Le métier de morguiste, c’est « beaucoup de chose » à en croire Marc Van Driessche, 32 ans de boutique. Bien sûr, c’est surtout « mettre les morts comme y faut, les rendre visibles pour la famille : pas de sang, la bouche fermée, peau rasée… » Il faut couper ongles et cheveux, qui « repoussent pendant une semaine » après le décès. Geoffrey Lambert, 9 ans à la chambre froide, prend le relais : « D’un corps à l’autre, il faut parfois continuellement les soigner. Certains s’imbibent de liquide, en raison des médicaments pris en fin de vie ». Le « nâreux » des débuts, qui devait souvent « reprendre ses esprits », peut désormais bichonner sans trembler les « grands blessés intubés ».

« Il y a un côté social : il faut écouter les gens qui souffrent, les guider au mieux »

C’est là selon Marc ce qui complique le « côté social », l’autre facette du métier : « écouter les gens qui souffrent, les guider au mieux ». À ceux qui veulent voir le défunt une dernière fois, Geoffrey glisse donc parfois que « le corps a beaucoup changé, qu’il vaut peut-être mieux garder une belle image ». Mais il semble difficile « de dire non ».

Procédure covid : coccinelle, gants et gaines

Le virus ne bouleverse pas uniquement les soins aux vivants. À Saint-Pierre, ce sont les hygiénistes qui « font l’emballage » en chambre. Marc : « ils désinfectent, ferment le nez et la bouche car rien ne peut s’échapper ». Deux gaines emballent le cadavre malade, qui prend place sur un double jeu de civières. « Nous, on va juste les chercher, masqués, gantés. On use assez bien de gants, là ». Ensuite, un appareil entre en action pour désinfecter la pièce : « la coccinelle », brumisateur à la poignée de fer à repasser « qui ressemble vraiment à l’insecte ». Étonnant sobriquet poétique dans ce monde scientifiquement régi ? Geoffrey pianote sur son smartphone. « Non ! C’est son vrai nom apparemment ! »

« Au début de la crise, quand on n’était pas prêt, une gaine de protection s’est déchirée. Ils l’ont rafistolée au “tape” ». Ça n’a pas tenu. « Quand on a bougé le cadavre pour la mise en bière, on a senti quelque chose »

Le virus effraye-t-il les Charons de la rue Haute ? « Il paraît que 4 jours après le décès, y a plus rien. Comme pour d’autres maladies infectieuses. Mais au début de la crise, quand on n’était pas prêt, une gaine de protection s’est déchirée. Ils l’ont rafistolée au “tape” ». Ça n’a pas tenu. « Quand on a bougé le cadavre pour la mise en bière, on a senti quelque chose ». Depuis lors, deux gaines enveloppent chaque corps malade. Dont un modèle XXL « plus épais » pour les obèses, « qu’on utilise aussi avec les noyés qui gonflent beaucoup ou ceux qui sentent pas trop bon ». Ça arrive « quand même ». On touche du bois dans la salle de repos. « De toute façon, on est moins à risque : on est O+ tous les deux ». L’immunité de ceux qui respirent la mort et ses miasmes ?

« L’impression de ne pas bien faire mon métier »

Durant cette crise du Covid-19, l’accueil des familles éplorées ne peut se faire comme d’habitude. « C’est pas simple », constate Marc. « Au début, on recevait une seule personne, habillé comme un cosmonaute. Puis ça a été 10 personnes. Quand les proches étaient plus nombreux, il fallait organiser des roulements ». Selon ces techniciens au rôle de psychologue, ces mesures strictes rendent le deuil « difficile ». « C’est comme faire ses courses et ne recevoir qu’un sac fermé et puis c’est tout », compare Geoffrey. Dur. Marc regrette encore l’interdiction faite à cette maman d’un bébé mort-né de célébrer une messe à la morgue : « Elle pouvait, mais à 5 maximum, moi compris ». Le rituel s’est finalement tenu en plein air.

« On met un drap sur les housses en plastique réglementaires pour que ça soit moins froid »

Alors on enjolive le cérémonial avec des bout de chandelle : « On met un drap sur les housses en plastique réglementaires pour que ça soit moins froid ». Difficile aussi de tenir la distanciation sociale face aux vivants endeuillés. Marc mime deux mains qui repoussent : « Je vais pas leur dire “casse-toi” ». Alors le masque reste de rigueur. Et puis, le stress et la frustration ne sont jamais loin. « On nous prend pour les méchants quand on interdit l’accès, mais c’est pour protéger les gens d’eux même », insiste Geoffrey.

« Certains téléphonent en se faisant passer pour le médecin et exigent de voir le corps, prétextant qu’il n’est pas malade »

Comme on rechausse le masque à la moindre sirène de police dans l’espace public, des stratégies s’enclenchent pour contourner les interdits. Marc n’en revient toujours pas : « Certains téléphonent en se faisant passer pour le médecin et exigent de voir le corps, prétextant qu’il n’est pas malade ». On tente aussi le coup avec les pompes funèbres. Mais la ruse s’évente vite par une parade administrative : « nous, on n’accepte rien sans le document du médecin qui certifie la cause du décès ». Au plus fort de l’épidémie, vu l’urgence, le papier n’était pas toujours délivré. « Mais là, on savait qu’ils mourraient tous du covid ».

Un problème de stockage ?

« Quand y a eu le feu, c’était plein tout le temps : il fallait sans arrêt relancer les pompes funèbres pour que ça parte. Mais eux aussi étaient pleins. Y a eu quelques tensions ». Le téléphone a chauffé. Le sésame nécessaire au transport des corps n’a pas toujours été exigé. Pourtant, la chambre froide de Saint-Pierre a du volume. Le jour où on y passe le nez, quatre corps y attendent leur cercueil. Yeux fermés et mains le long des cuisses pour ceux qui n’ont pas croisé le virus, volumes gonflant des housses pour les autres. Marc Van Driessche passe du rôle de psy à celui de magasinier : « On peut stocker 23 ou 24 morts ». Dignement, s’entend. Mais « en cas de catastrophe, nos estimations portent sur une capacité de 70 corps ». Le vieux briscard pince ses lèvres en coin. « Moi j’aimerais pas ça, les empiler ». L’éthique du métier, encore une fois.

« Quand y a eu le feu, c’était plein tout le temps : il fallait sans arrêt relancer les pompes funèbres pour que ça parte. Mais eux aussi étaient pleins. Y a eu quelques tensions »

Plus tard dans la crise, les communes « se sont réveillées ». Elles voulaient savoir si Saint-Pierre disposait de l’espace suffisant pour stocker ses morts. Marc n’a pas encore digéré les images de cadavres dans les couloirs d’hôpitaux qui circulaient alors, filmées à la sauvette par le personnel soignant du monde entier. Un alarmisme voyeuriste aux antipodes de ce qu’ont vécu les morguistes bruxellois. Qui reconnaissent que « certaines entreprises de pompes funèbres ont loué des containers frigorifiques ». Et le vétéran de suggérer la réquisition d’« une patinoire » si la Belgique s’enfonçait dans un drame à l’italienne.