En marge de la 14e édition des Magritte du cinéma samedi 22 février 2025, L’Avenir s’est penché, avec l’appoint du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles, sur un septième art belge francophone qui se cherche, plus que jamais, un public. Au cours d’une longue enquête, nous avons cherché à comprendre les raisons de ce désamour.
Quelque chose ne tourne pas rond au pays du cinéma belge francophone: les chiffres qui interpellent
Le paradoxe, évidemment, veut que ce travail d’enquête intervienne alors que l’année 2024 ramènera probablement ses chiffres de fréquentation à un niveau qu’il n’a plus atteint depuis un moment : alors que les données officielles n’ont pas encore été dévoilées (dans un pays où le box-office n’existe pas en raison de désaccords entre exploitants, et de la présence en bourse d’un grand groupe de distribution), TKT semble avoir déjà conquis plus de 70 000 spectateurs (dont beaucoup en séances pédagogiques), La nuit se traîne 45 000 autres et Amal au moins 26 000 supplémentaires.
L’analyse ne résiste toutefois pas au temps long. Et même ces chiffres, certes encourageants, souffrent de la comparaison avec ce que l’on connaît au nord du pays, dans une Flandre où il n’est pas rare de voir des films cumuler plus de 500 000 entrées, à l’instar des performances réalisées en 2022 par Zillion (690 099 entrées) ou en 2019 par FC De Kampioenen 4 (571 641 entrées). Même Wil, leader du marché néerlandophone en 2023, avait réussi, avec 221 938 spectateurs, plus du double des entrées de tous les films belges d’initiative francophones cette année-là.
Largués par la Turquie et la Finlande
D’autres contrées, plus lointaines et pas forcément plus nanties financièrement, font mieux également : au Danemark, dans un pays à la démographie similaire (5,8 millions d’habitants), trois films « locaux » ont franchi le seuil des 300 000 spectateurs en 2024, et un autre a déjà réussi une performance similaire en 2025.
L’Observatoire européen de l’audiovisuel vient par ailleurs de publier ses estimations pour l’année 2024. Estimations qui abordent, entre autres données, la part d’entrées liées aux sorties nationales. Un classement dominé par la Turquie (57 %) et la France (44 %), et où la Belgique se trouve à la traîne avec 5 %, loin derrière des pays comme la Tchéquie et la Finlande (31 % chacun).
Avant de se pencher sur les raisons, on peut bien sûr s’attarder sur les excuses, qui sont souvent un peu plus que cela. Oui, comme le dit Virginie Nouvelle, directrice de Wallimage, le fonds économique régional qui contribue à financer notre septième art, « la culture française nous noie vraiment ». Un aspirateur qui nous impose une concurrence – artistique autant qu’économique – avec laquelle, ni la Flandre, ni le Danemark, aux cultures plus « insulaires », ne doivent composer.
Il est parfois bon de se demander si on est sur la bonne ligne, mais c’est un débat qu’on met volontiers sous le tapis
L’audience globale des exploitants a, aussi, connu un sacré recul en raison du covid. Et, avec ses 16,7 millions de spectateurs en 2023, n’a pas encore retrouvé son niveau de 2019, quand ils étaient encore 19,5 millions de Belges à fréquenter les salles de cinéma.
Cet ancien haut fonctionnaire au sein de l’administration culturelle a toutefois raison quand il dit – anonymement – qu’il est « tout de même bon, parfois, de s’interroger et de se demander si on est sur la bonne ligne. » « C’est un débat, ajoute-t-il, qu’on met volontiers sous le tapis ». Un producteur en soulève un coin et résume la situation autrement, brossant déjà l’esquisse d’un débat, éternel, entre aspirations artistiques et commerciales : « Si notre cinéma attirait des centaines de milliers de spectateurs, on la fermerait volontiers. Mais les résultats que nous obtenons sont-ils satisfaisants? Et quelle est la vision à l’œuvre? » Cette recette-là, manifestement, ne plaît pas à tout le monde.
Découvrez les résultats de notre questionnaire sur le cinéma belge francophone : les frères Dardenne et Poelvoorde restent les plus connus
NOTRE ENQUÊTE | Le questionnaire lancé par notre rédaction fin janvier – en prélude à une grande enquête sur sa santé – montre un cinéma belge francophone toujours ancré sur ses valeurs sûres. Et des spectateurs charmés, aussi, par le septième art… flamand.
Quel est le rapport que le spectateur belge francophone entretient avec notre cinéma ? Le 25 janvier dernier, la rédaction de L’Avenir lançait une enquête – et non un sondage, il faut le préciser – afin d’interroger le public sur ce lien manifestement distendu, du moins si l’on s’arrête aux seuls chiffres de fréquentation des salles.
Il en ressort aujourd’hui un résultat paradoxal puisque les personnes qui ont répondu à notre questionnaire – un peu moins de 200, qui se décrivent avant tout comme des cinéphiles (56 %) et des spectateurs curieux (43 %) – semblent en avoir une bonne image : 8 répondants sur 10 affirment ainsi « l’apprécier ». Mais ils sont, dans le même temps, 20 % à ne pas se souvenir du dernier film belge francophone vu au cinéma. La Nuit se traîne (16 %), Maldoror (14 %) et TKT (4 %), les plus récemment sortis, sont logiquement les plus cités.
Sans surprise, le réalisateur belge francophone le plus cité par les répondants est le duo des frères Dardenne, plébiscité à raison de 10 %. Suivent Fabrice Du Welz (9 %), Bouli Lanners (7 %), Jaco Van Dormael (6 %) et Joachim Lafosse (5 %), pourtant empêtré dans une affaire de harcèlement sexuel et moral depuis l’été 2024. Ils sont par ailleurs 7 % à ne pouvoir citer aucun réalisateur – ni réalisatrice – belge. Signalons enfin que 4 % mentionnent Lukas Dhont, alors que le réalisateur de Girl est néerlandophone.
Du côté des acteurs et des actrices, la plus grosse cote de popularité appartient sans réelle surprise à Benoît Poelvoorde, cité par 54 % des votants, devant un quatuor composé de Virginie Efira (43 %), François Damiens (43 %), Émilie Dequenne (38 %) et Cécile de France (36 %). Autres acteurs et actrices parmi les plus populaires : Olivier Gourmet (24 %), Jérémie Renier (20 %) et Déborah François (16 %). Petites déceptions, par contre, dans le chef de Yolande Moreau (13 %) et Lubna Azabal, triple lauréate d’un Magritte de la meilleure actrice (2012, 2015, 2019) et seulement évoquée, pourtant, par 13 % des répondants. Le constat est identique pour Marie Gillain (12 %).
Pour l’anecdote, l’acteur flamand Matthias Schoenaerts a été plébiscité par quand même 9 % des votants.
Financer un film en Belgique francophone: mode d’emploi
NOTRE ENQUÊTE | Le cinéma belge francophone se finance essentiellement à l’aide de trois sources complémentaires.. pour peu que l’on obtienne le soutien du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel d’abord. On vous explique pourquoi.
Pour comprendre comment fonctionne – ou non – le cinéma belge francophone, il convient de d’abord se pencher sur la façon dont il se finance. Et il faut bien dire que la chose n’a rien d’évident tant ceux qui prétendent en vivre doivent composer avec un « marché minuscule » – selon le producteur Thibaut Dopchie – et des guichets de financement aussi complexes que limités. Les voici.
1. Le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel (CCA), pour amorcer la pompe
Certains films (dont le fameux Marbie) ont démontré le contraire, un peu par l’absurde. Mais dans la pratique, monter un projet sans passer par le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel (CCA), le bras (notamment) financier de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) pour le secteur, ressemble à une mission quasi impossible, sans Tom Cruise, et sans le glamour.
Pourquoi? Parce que les autres guichets de financement – les fonds régionaux et le tax shelter – ne se révéleront intéressants pour le producteur porteur d’un projet qu’à partir du moment où une bonne partie de son budget aura déjà été constituée: plus il sera important, plus l’aide fournie par les deux autres guichets le sera aussi.
L’avance sur recettes fournie par le CCA, qu’alimentent la FWB mais aussi les éditeurs de services audiovisuels (en gros, les chaînes de télé privées et la RTBF via son contrat de gestion), constitue donc un must. Les longs-métrages qui y reçoivent le feu vert bénéficient généralement d’une aide à la production de 500 000 €.
Montant injecté en 2023: 13,2 millions €
2. Les fonds, pour que vivent nos régions
Il en existe trois fonds régionaux: Wallimage, Screen Brussels et Screen Flanders. Ils fonctionnent indépendamment du CCA – même si Jeanne Brunfaut, sa grande patronne, siège au sein de son conseil d’administration en tant qu’observatrice – et n’intègrent aucun critère culturel dans leurs choix de soutenir ou non un projet: « Nous agissons comme un coproducteur, et avons donc accès aux recettes », complète Virginie Nouvelle, la directrice de Wallimage.
Pour ces fonds régionaux, il s’agit donc d’abord de soutenir l’industrie audiovisuelle sur le territoire régional qui les concerne: la Wallonie pour Wallimage, Bruxelles-Capitale pour Screen Brussels et la Flandre pour Screen Flanders. C’est pourquoi les maisons de production qui ont recours à leurs services doivent s’engager à y dépenser davantage que l’aide octroyée: environ six fois pour Wallimage, huit pour Screen Flanders et jusqu’à dix fois pour Screen Brussels.
Concrètement, un producteur qui obtient 500 000 € de soutien de la part de Wallimage doit, in fine, dépenser 3 millions € sur le sol wallon. Des dépenses qui doivent en outre être « structurantes » pour le secteur audiovisuel, ce que ne sont pas, par exemple, les frais de logement: de quoi faire grincer des dents pas mal de petits producteurs et réalisateurs. « Mais le secteur de l’Horeca, par exemple, reçoit ses propres aides », justifie encore la directrice du fonds wallon.
Quand on sait que le budget moyen d’un long-métrage belge francophone se situe entre 1,5 et 2 millions €, on comprend mieux pourquoi les fonds régionaux sont surtout prisés par les grosses coproductions étrangères, notamment françaises. En 2023, Wallimage n’a ainsi soutenu que six longs-métrages francophones dits « majoritaires » « Mais ces coproductions font vivre beaucoup de techniciens belges », rétorque justement Virginie Nouvelle.
Montant injecté en 2023: 7,6 millions €
3. Le tax shelter, pour exonérer nos entreprises
C’est lorsque Didier Reynders était aux Finances que le mécanisme du tax shelter a été mis en place belga.be
C’est le mécanisme préféré des producteurs. Parce que c’est « de l’argent gratuit, non remboursable, et que tout le monde y gagne », souligne Michel Houdmont, professeur à l’IAD mais qui fut longtemps producteur côté flamand… et a jadis porté le tax shelter sur les fonts baptismaux (avec le producteur hutois Patrick Quinet) quand Didier Reynders était aux Finances. Réformé en 2014, en raison de certaines dérives, et parmi elles des dépenses qui n’étaient pas faites au prix du marché ou des commissions trop plantureuses, ce système d’exonération fiscale est depuis mis à disposition des entreprises belges et étrangères résidant en Belgique, qui en raffolent.
C’est un système automatique, désormais très contrôlé (« c’est comme un contrôle fiscal sur chaque projet », sourit un spécialiste consulté sur la question), et à travers lequel les maisons de production s’engagent à dépenser 1,8 fois les sommes perçues. L’argent ainsi « lâché » par l’État – et qui ne peut constituer plus de 50 % du budget d’un film – finit par lui revenir: on estime ainsi que pour 1 € de tax shelter, c’est approximativement 1,20 € qui est ensuite réinjecté dans l’économie belge.
Montant injecté en 2023: 141,4 millions €, dont 74,1 millions € pour la FWB
La Commission du Cinéma est-elle sous l’influence de producteurs importants? « On sait bien qu’il y a des films qui ne devraient jamais être faits… »
NOTRE ENQUÊTE | Au cœur du réacteur, la Commission du Cinéma du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel (CCA) est-elle sous influence et au service des sociétés de production les plus puissantes?
Mafia, gangsters, etc. : quand, au printemps 2020, la RTBF avait diffusé un reportage d’investigation sur le cinéma belge francophone, beaucoup s’étaient émus d’être ainsi vilipendés… alors qu’aucun de ces mots n’y avait été prononcé. « J’ai eu l’impression d’être un criminel », rapporte encore cet ex-membre de la Commission du Cinéma, alors pointée du doigt.
La Commission du Cinéma est la commission d’avis chargé de statuer sur les dossiers de demande d’aides introduites chaque année auprès du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel (CCA). Paritaire, composée de 130 membres (65 effectifs) issus de corporations professionnelles liées au secteur, elle alimente 18 groupes de lecture par session (trois par an). Et clairement, ce n’est pas après l’argent que courent celles et ceux qui en font partie. Pas cet argent-là, en tout cas. « C’est du quasi-bénévolat. Sur la dernière année, j’ai dû toucher un truc comme 1000 euros en siégeant deux ou trois fois », témoigne anonymement l’une de ses membres.
60 € par demi-journée de travail: « Du quasi-bénévolat »
Les rémunérations pratiquées dans cette Commission d’ailleurs en plein renouvellement n’ont, à vrai dire, rien de secret : 60 € par demi-journée de travail (montant qui devrait grimper aux alentours de 85 €), et un montant « bonus » par dossier analysé : 30 € pour un long-métrage, à titre d’exemple.
Pas de quoi pavoiser, alors que la responsabilité est importante : distribuer une enveloppe qui s’élevait, en 2023, à 13,2 millions €. Une somme rabotée (d’environ 2,5 millions €) en 2024 suite à l’action en justice intentée contre le décret SMA de la Fédération Wallonie-Bruxelles par Netflix, l’un des « éditeurs extérieurs » invités à mettre une partie de leur chiffre d’affaires au pot.
De l’avis de toutes et tous, cette enveloppe est « insuffisante ». Mais selon ce producteur bien au fait des coulisses, et sachant que la Culture représente 2,3 % du budget de le FWB, « il serait utopiste, par les temps qui courent, de croire qu’il puisse être augmenté ». Surtout, pourrait-on ajouter, pour un cinéma vu par si peu de spectateurs. Un peu le serpent qui se mord la queue.
On sait bien que des gens sont envoyés en Commission par de grosses maisons de production
Il serait faux de croire, dès lors, que le « petit monde » du cinéma belge francophone est assis sur un trésor plantureux. Le « magot » n’en reste pas moins âprement disputé, et certains contestent la façon dont il est réparti. Hubert Toint, producteur indépendant avec Saga Films, une société qu’il a fondée, regrette ainsi que « depuis 12 ans, plus de 50 % des aides sont captées par 10 sociétés de production ».
Vérification faite, les 10 sociétés en question ont engrangé 56,8 % des aides des dix dernières années pour la section long-métrage. Des chiffres qui ne paraissent « pas aberrants » pour Delphine Mougenot, secrétaire générale de l’UPFF, l’Union des producteurs de films francophones : « 50 %, ça veut dire qu’il en reste encore la moitié pour les autres. Et les grosses sociétés sont en effet capables de porter de plus gros et une plus grande quantité de projets. Alors, forcément, elles déposent plus souvent… et reçoivent aussi plus souvent. » Ce que corrobore Jacques-Henri Bronckart, patron de Versus, une des sociétés dans le viseur : « C’est un milieu où il est difficile pour un nouvel entrant de se faire une place, reconnaît-il. Mais nous aussi, on a des refus. Récemment, on en a essuyé trois pour un projet de Guillaume Senez, qu’il a donc dû abandonner (NDLR : on ne peut présenter plus de trois fois un projet). On n’a pas la carte ».
Avant la réforme de 2019, les gens étaient installés dans les commissions consultatives pour la vie entière Alda Greoli (Les Engagés), ex-ministre de la Culture
C’est pourtant ce que d’autres prétendent, évoquant des conflits d’intérêts – on peut être membre de la Commission et déposer – et la capacité d’influence de quelques-uns plus rodés aux rouages administratifs (c’est une qualité) mais aussi dans les bonnes grâces de l’administration (c’est moins bien perçu). Un fameux adjuvant quand on sait que le nombre de projets déposés ne cesse d’augmenter : 750, rien qu’en 2023. « Certains réalisateurs, poussés par de gros producteurs, ont une voie plus ouverte vers les financements, assure cette autre membre de la Commission. Lorsque le président ou le vice-président d’une section (NDLR : élus par les autres membres effectifs lors de l’assemblée plénière annuelle) lancent la discussion dans un sens, il est parfois difficile de revenir en arrière. »
Deux mandats consécutifs maximum

Alda Greoli a voulu mettre fin aux trafics d’influence. Sans y parvenir totalement, estime-t-elle. ©Jacques Duchateau
Amel Bouzid, productrice et membre de la Commission, n’est pas de cet avis : « On regarde le projet dans son entièreté, sa cohérence. Et même quand le président veut imposer son avis, il n’a qu’une voix contre quatre. Il faut aussi se souvenir qu’on est face à des subjectivités, face à des humains. »
La réforme impulsée par le décret nouvelle gouvernance de mars 2019 devait éviter ces petits jeux de force et de pouvoir. « À l’époque, se souvient Alda Gréoli (Les Engagés), alors ministre de la Culture, les gens étaient installés dans les commissions consultatives pour la vie entière. » Le décret a voulu y mettre fin en imposant un renouvellement de minimum 50 % des membres tous les cinq ans, et l’impossibilité d’enchaîner plus de deux mandats.
Le problème, c’est qu’il reste tout de même 45 % du gâteau et que les autres ferment leur gueule parce qu’ils espèrent en récupérer les miettes. Tout le monde a peur
Un producteur
Dans la pratique, les choses semblent plus contrastées. Si plusieurs membres sortants parlent de « garde-fous suffisants », comme l’impossibilité de siéger lors d’une session où un dossier dans lequel on a un intérêt personnel est examiné, d’autres sont moins convaincus : « On sait, affirme une observatrice, que des gens sont envoyés en Commission par de grosses maisons de production. » Comprenez : pour peser sur les décisions prises et permettre aux plus favorisés de rester du bon côté du manche : « Le problème, relate un producteur, c’est qu’il reste tout demême 45 % du gâteau et que les autres ferment leur gueule parce qu’ils espèrent en récupérer les miettes. Tout le monde à peur. »
Et ce sont, au final, les projets eux-mêmes qui en souffriraient : « On sait tous, reprend notre observatrice, qu’il y a des films qui ne devraient jamais être faits. »
Une nouvelle réforme de la Commission du Cinéma sous haute tension: « Si nous apprenons que ces fuites se répètent… »
NOTRE ENQUÊTE | Les fédérations professionnelles du secteur discutent d’une nouvelle réforme de la Commission du Cinéma avec une administration rétive, qui ne l’entend pas de cette oreille. Et n’hésitent pas à leur taper sur les doigts.
Lorsqu’elle avait initié, en 2019, la précédente réforme de la Commission du Cinéma dans le cadre du décret nouvelle gouvernance, Alda Gréoli (Les Engagés) espérait mettre fin à ce que certains « exclus du système » considéraient comme des privilèges : « Je te fais plaisir un jour, tu me fais plaisir le lendemain, c’est ainsi que ça fonctionnait et c’est pour ça qu’on a souhaité »ouvrir » cette commission, lui apporter de l’oxygène avec de nouveaux membres, rappelle l’ex-ministre de la Culture. Nous voulions aussi que la parole soit davantage commune, alors que c’est un secteur dans lequel le rapport de forces n’existait pas : chacun venait prêcher et réclamer pour sa chapelle. »
C’est pourquoi avait alors été mis en place un Conseil supérieur de la Culture, censé chapeauter sept Chambres de concertation sectorielles et sept Commissions d’avis (et, parmi elles, la fameuse Commission du Cinéma). La transition ne s’est toutefois pas faite sans douleur, ni concessions : le cinéma belge francophone, vent debout, a résisté tant et plus, estimant cette réforme inapplicable.
Le secteur doit sortir de cet entre soi qui continue de le définir, quoi qu’il veuille bien dire
Un responsable politique passé par le ministère de la Culture
Une fronde, appuyée aussi par les partenaires politiques (socialistes) de l’époque, mais essentiellement menée « par Jeanne Brunfaut », directrice adjointe du CCA, « et les principaux bénéficiaires des subsides du cinéma », nous rapporte un autre interlocuteur alors proche des débats. qui pointe du doigt le rôle de l’UPFF, l’Union des producteurs de films francophones. « Avec son appui, l’administration a essayé de reprendre le pouvoir, poursuit-il. Et y a en grande partie réussi. Idéalement, il faudrait réinterroger cette réforme pour que le secteur puisse vraiment s’exprimer d’une seule voix. Et pour qu’il sorte encore davantage de cet entre soi qui continue de le définir, quoi qu’il veuille bien dire. »
Un caractère insulaire peut-être hérité d’un passé pas si lointain, lorsque le Centre du Cinéma était rattaché, non pas au cabinet (qu’il n’a intégré qu’en 2015), mais au… Secrétariat général de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Et une singularité qui continue de crisper à l’heure où une nouvelle réforme de la Commission du Cinéma est justement discutée, révélant au passage des conflits d’intérêts inédits.
Des agréments en suspens
Plusieurs organisations professionnelles – celles qui composent la Chambre de Concertation du Cinéma – ont en effet multiplié les réunions courant 2024 afin de discuter des points d’amélioration qui pourraient être apportés au fonctionnement de la Commission. Parmi les propositions mises sur la table s’en trouvaient quelques prometteuses : l’anonymisation des projets afin « d’éliminer la discrimination et les conflits d’intérêts », l’introduction d’une grille à points « plus objective », une professionnalisation de ses membres, la mise en place d’une session réservée aux films de genre (comédie, polar, etc.) ou encore une limitation du nombre de projets déposés par an et par producteur.
Las, les premières discussions officielles organisées en Chambre de Concertation ont semble-t-il vu la plupart de ces points vite écartés sous pression de l’administration et de fédérations plus influentes. Ne resterait plus au menu qu’un « guide pour une lecture bienveillante » des projets. Pauvre.
Plus embêtant encore : parce qu’il nous a été possible d’accéder à ces documents et informations au cours de notre enquête, les 10 fédérations professionnelles qui composent la Chambre de Concertation ont reçu, dans un mail émanant du CCA et que nous avons pu consulter également, une mise en garde les rappelant à leur devoir de confidentialité. Et n’hésitant pas à brandir une menace à peine voilée : « Si nous apprenons que ces fuites se répètent […], nous serons obligés de changer nos pratiques, au détriment de la concertation », stipule le mail dans une conclusion grinçante.
La manœuvre n’est pas particulière uniquement parce qu’il est question de refréner la concertation dans un organe qui doit précisément la favoriser. Mais aussi parce que les différentes organisations ici visées sont en période de renouvellement de leurs agréments. Et que ces agréments, indispensables à leur fonctionnement puisqu’ils déterminent leurs financements (environ 12 000 € par an)… et leur permettront de rester à la table des négociations, doivent être validés par la ministre de la Culture, Élisabeth Degryse (Les Engagés), après analyse des candidatures transmises par l’administration générale de la Culture, chargée de coordonner ce travail de filtrage.
Détail piquant : c’est Jeanne Brunfaut qui occupe le poste d’administratrice générale de la Culture en Fédération Wallonie-Bruxelles depuis le départ à la retraite du socialiste Freddy Cabaraux fin 2023. Un intérim certes bénévole, nous confirme-t-on du côté du cabinet Degryse, mais qui lui permet de détenir un moyen de pression difficile à contourner pour ses interlocuteurs au sein d’une Chambre de Concertation dont la gestion et le secrétariat sont assurés par… le CCA de Jeanne Brunfaut. Question éthique, on repassera.
Notre cinéma n’est « pas rentable », et alors? « C’est un secteur structurellement déficitaire »
NOTRE ENQUÊTE | Le cinéma belge n’est pas le seul à avoir des problèmes de rentabilité. Et ça n’est pas forcément un problème.
Ne pas avoir de public est une chose embêtante, que connaît bien, donc, notre cinéma. Pour preuve supplémentaire, en 2023, ils ont été 21 films soutenus par le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel (CCA) à avoir été vus par moins de 5 000 spectateurs. Et 8 parmi eux à en avoir réuni… moins de 1 000. Est-ce grave pour autant, docteur?
Au nom du motif culturel, on a démissionné par rapport au public. On ne sait plus comment s’adresser à lui
Willy Perelsztejn, producteur de documentaires
Pour Willy Perelsztejn, producteur de documentaires (Waterloo, l’ultime bataille, c’est lui) depuis de nombreuses années, c’est une évidence : « Moi je me suis toujours battu pour faire des films qui aient un sens pour le public. Ça devrait être la priorité absolue de toute forme de commission de sélection du film. C’est là où le bât blesse : en réalité, au nom du motif culturel, on a démissionné par rapport au public. Et on a tellement démissionné qu’on ne sait plus comment s’adresser à lui. »
Faut-il sacrifier les avances sur recettes?
Opiniâtre, le sexagénaire estime même que c’est la manière dont la Fédération Wallonie-Bruxelles, mais aussi les fonds régionaux comme Wallimage, aident le cinéma belge francophone qu’il faut remettre en cause. Et notamment le système d’avances sur recettes qui leur est propre puisqu’il n’encouragerait pas, de son point de vue, les producteurs qui en bénéficient à se battre pour que leurs films trouvent un public plus large. En effet, les montants perçus via le CCA ou Wallimage ne sont remboursables qu’à partir du moment où les films soutenus génèrent des recettes : « C’est un prêt remboursable à concurrence des recettes. S’il n’y a pas de recettes, on ne rembourse rien », résume Willy Perelsztejn.
Avant, tu pouvais te dire : on va payer nos frais généraux, se prendre un salaire producteur, et advienne que pourra. Mais la part du producteur a beaucoup diminué, parce que les coûts de production ont explosé
Jacques-Henri Bronckart, patron de Versus Production
Oui, mais voilà : aucun film belge n’est rentable, a fortiori sur notre micro-marché : « On n’a jamais eu un film rentable, confirme Jacques-Henri Bronckart chez Versus Production. »Rentable », ça veut dire que tes recettes sont supérieures à ton financement, au coût du film, et ça tu peux oublier. » Il assure par contre se démener pour assurer aux films qu’il produit une carrière la plus prolifique possible en salles : « Avant, en effet, dans un système comme ça, tu pouvais te dire : on va payer nos frais généraux, se prendre un salaire producteur, et advienne que pourra. Mais la part du producteur a beaucoup diminué, parce que les coûts de production ont explosé. Et aujourd’hui, tu te paies de moins en moins sur la fabrication du film. »
Comme ses collègues, il doit en outre composer avec des coproducteurs étrangers qui voudront récupérer leur mise de départ et seront intéressés sur les recettes éventuelles. Or, la part producteur sur un ticket de cinéma est finalement minime : selon la Fédération des Cinémas de Belgique (FCB), sur un ticket moyen de 9,60 €, le duo distributeur-producteur ne touche que 3,90 €, contre 4,40 € à l’exploitant.
Pas forcément mieux ailleurs
C’est parfois assez pour « commencer à faire remonter des recettes », dixit Jacques-Henri Bronckart. Mais rarement pour en tirer soi-même de véritables bénéfices une fois les partenaires prioritaires servis. Ce qui rend plus indispensables encore les financements publics. « Le producteur est souvent le dernier servi, avance Michel Houdmont, professeur à l’IAD et qui fut longtemps producteur côté néerlandophone. La plupart des films européens ne peuvent se faire qu’avec de l’argent public. C’est un secteur structurellement déficitaire ».
Et ce qui est vrai pour le cinéma belge francophone l’est aussi, il faut le dire, pour l’ensemble du cinéma européen, voire mondial, lequel ne performe pas toujours mieux que notre cinéma sur notre territoire : Old Oak, le dernier film de Ken Loach, n’a par exemple rassemblé que 30 665 spectateurs lors de sa période d’exploitation belge, en 2023. À peu près le même score que celui réalisé en 2022 par le Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson (30 553 spectateurs). « Et, appuie Michel Houdmont, ce n’est pas forcément différent aux États-Unis, où un succès vient souvent compenser pour tous les autres films produits. »
Imaginez ce que dirait le Théâtre Le Public si, sur les 100 000 tickets qu’il vend par an, on lui demandait de rembourser 50 % au titre d’avance sur recettes
Willy Perelstejn, producteur de documentaires
Willy Perelsztejn, lui, n’en démord pas, et pense qu’il faudrait substituer au système de l’avance sur recettes un système de subsides à la française (non remboursables également), qui permettrait aux producteurs de posséder davantage de droits sur leurs films… et de motivation pour les défendre : « Le système du Centre du Cinéma est par ailleurs discriminatoire par rapport aux autres systèmes culturels belges : imaginez ce que dirait le Théâtre Le Public si, sur les 100 000 tickets qu’il vend par an, on lui demandait de rembourser 50 % au titre d’avance sur recettes? Ils se mettraient à hurler. »
Jacques-Henri Bronckart ne partage pas, une fois encore, cet avis. Pour des motifs de solidarité, cette fois : « Bien sûr qu’on préférerait garder cet argent. Mais les quelques recettes qui remontent servent aussi à alimenter un fonds de roulement au CCA, qui contribuera ensuite au financement de notre cinéma. »
Un « cercle vertueux », estime-t-il donc, où l’absence de rentabilité n’empêche pas une forme de profitabilité, comme semble aussi le démontrer l’étude récemment rendue publique par l’Union des producteurs de films francophones (UPFF), et selon laquelle « 1 € d’argent public investi dans l’audiovisuel belge francophone génère 4,4 € de produit brut pour l’économie belge »
Jeanne Brunfaut, l’incontournable patronne du cinéma belge francophone: « Elle est précieuse, mais c’est une ministre à la place de la ministre… »
NOTRE ENQUÊTE | L’indéboulonnable directrice adjointe du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel cristallise beaucoup de critiques dans sa façon, jugée parfois omnipotente, de gérer le cinéma belge francophone. Mais elle compte aussi son lot de partisans. Dans tous les cas, elle en est une figure centrale et majeure.
On l’a dit, on le répète : le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel (CCA) constitue un écueil difficile à contourner pour qui souhaite produire un film en Belgique francophone. Et depuis 2012, c’est Jeanne Brunfaut qui en assure le pilotage en tant que directrice générale adjointe. Entre ses mains se trouve donc concentré un certain pouvoir, dont elle use avec un talent reconnu tant par ceux qui apprécient son travail que par ceux qui le critiquent.
Dix ans pour prendre le pouvoir
Le parcours de Jeanne Brunfaut au sein du secteur, c’est d’abord l’histoire d’une ascension. Celle d’une éphémère directrice de production, entrée chez Sokan, la société de production de Thierry De Coster, en 1999. Avant son passage, dès 2002, au sein de l’administration lorsque le producteur décida de se lancer comme acteur. Elle y gravira les échelons de l’administration à une vitesse « ahurissante », raconte un producteur alors bien introduit : « Je n’ai jamais vu quelqu’un arriver si haut si vite. Entre le moment où elle est entrée au CCA et celui où elle en a pris la direction, il s’est passé très peu d’années. »
C’est un animal politique. Si vous ne pouvez rien lui apporter, vous ne l’intéressez pas.

Patrick Quinet est l’un des producteurs les plus proches de Jeanne Brunfaut, selon la plupart des observateurs ©EDA
Quelques-unes, quand même, puisque ce n’est qu’en 2012 que Jeanne Brunfaut prendra les rênes de l’institution dont elle est aujourd’hui le mur porteur. « C’est un animal politique, rapporte une observatrice qui l’a souvent côtoyée professionnellement. Si vous ne pouvez rien lui apporter, vous ne l’intéressez pas. » Elle saura, au contraire, parfaitement comprendre les codes du secteur et s’entourer pour donner, admire cet autre témoin, « sa couleur au cinéma belge francophone ». Une couleur plutôt rouge, glissent ceux qui lui prêtent des allégeances socialistes.
Ce qui est sûr, par contre, c’est que sa garde rapprochée a peu bougé, nourrissant les crispations de celles et ceux qui voient quelques producteurs – dont l’inévitable Patrick Quinet – accaparer davantage d’aides. Au service, tout de même, d’une vision du cinéma plutôt élitiste : « Est-ce que c’est le copinage qui conduit à une forme d’idéologie ou une idéologie qui conduit à avoir un cercle de proches? À l’arrivée, c’est chou vert et vert chou », constate une autre intervenante.
Elle quittera le CCA si elle est confirmée à son poste d’administratrice générale de la culture
Tous s’accordent à louer l’intelligence et l’abattage de Jeanne Brunfaut : « C’est une très grosse bosseuse, glisse un contact au sein de l’administration. Elle pense en priorité au bien de notre cinéma, même si elle peut se tromper… »
On loue sa capacité à se rendre indispensable au sein du ministère dont elle dépend. Ce n’est pas pour rien si c’est elle qui a été choisie fin 2023 pour reprendre, ad interim, le poste d’administratrice générale de la culture en plus de celui de directrice du CCA – un poste qu’elle devra quitter si elle devait être confirmée dans ses nouvelles fonctions, assure le cabinet de la ministre Degryse (Les Engagés). « C’est quelqu’un de brillant, confirme un témoin. Qui connaît le secteur et a d’excellents conseils, y compris pour une ministre. C’est précieux, mais c’est aussi une ministre à la place de la ministre. » Avec qui les relations seraient parfois tendues pour le cabinet en place : « Le secteur pense qu’en passant par elle, il va obtenir ce qu’il veut. Et elle s’organise pour qu’il en soit ainsi. »
La vérité, c’est qu’il n’est pas anormal que des fonctionnaires aient des relations privilégiées
Freddy Cabaraux (PS), ex-administrateur général de la Culture
Freddy Cabaraux, le socialiste à qui elle a succédé à l’administration générale de la culture, n’y voit aucun problème : « Je ne pense pas qu’elle ait plus de pouvoir que d’autres. Qu’elle puisse influencer, avoir des réseaux, probablement. Mais elle est là depuis 20 ans, c’est normal. On sait qu’il existe un groupe plus influent, qui a de fait donné sa couleur à notre cinéma. Mais ce n’est pas excessif : elle a des relations, des amitiés, nous en avons tous. La vérité, c’est qu’il n’est pas anormal que des fonctionnaires aient des relations privilégiées. »
Souvent présente en commission d’avis – de son propre aveu – quand il s’agit de soutenir ou non les projets, elle y est « silencieuse » pour les uns, plus « interventionniste » pour les autres. Willy Perelsztejn, un producteur de documentaires qui a pourtant connu quelques passes d’armes avec elle, la défend sur ce point : « Elle a un comportement irréprochable. Elle n’intervient jamais, et n’influence pas la décision. Pas, en tout cas, au moment de la session. »
Elle a des petits soldats à envoyer dans les médias dans les situations de crise
Un producteur

Joachim Lafosse avait eu des mots peu amènes à l’égard de Frédéric Sojcher lorsque ce dernier avait publié un livre très critique à l’égard de l’administration Brunfaut
Sa façon de procéder ne résulte pas d’une forme de corruption : c’est de l’entre soi, des petits jeux de pouvoir, rien de vraiment répréhensible », soutient cet insider politique. Il ne faut quand même pas trop la chatouiller : « J’ai vécu les attaques contre Frédéric Sojcher, se souvient un producteur indigné par le traitement reçu par le cinéaste quand il avait publié un livre critiquant l’administration pour se plaindre de la façon dont il estimait avoir été « blacklisté ». Elle a des petits soldats à envoyer au front dans ces situations. À l’époque, c’était Joachim Lafosse, qui avait eu des mots très durs à son égard dans les médias. »
Incontournable au CCA, Jeanne Brunfaut siège aussi au conseil d’administration de la Cinematek, et est même observatrice au sein de celui de Wallimage. Officiellement pour assurer le suivi des projets. « Et entretenir son pouvoir, ajoute un ultime témoin. Elle décide de tout, et quand quelque chose ne lui convient pas, elle travaille et s’arrange pour que ça disparaisse. » Sans, toujours, s’embarrasser d’éthique, estime la même source : « Elle assiste aux sessions de la Commission alors que le décret qui définit ses activités ne prévoit pas cette possibilité. Mais pendant longtemps, elle a présidé elle-même une des commissions… et ne voyait pas où était le problème. Il ne faut pourtant pas avoir fait 25 ans d’études de déontologie pour comprendre. »
Patrick Quinet, l’homme à tout (dé)faire du cinéma belge: « Lui pense d’abord à ses propres intérêts »
NOTRE ENQUÊTE | Derrière la directrice adjointe du CCA, plusieurs acteurs du cinéma belge francophone ont su faire jouer leurs réseaux pour y prendre une place centrale. Qu’ils défendent mordicus, quitte à se faire un paquet d’ennemis. Le producteur hutois en fait partie.
Et si le fameux « petit monde » du cinéma belge francophone se résumait à quelques personnes? On évoque par ailleurs le cas, contrasté, de Jeanne Brunfaut. On pourrait aussi vous parler des frères Dardenne, qui possèdent, en plus de leur maison de production (Les Films du Fleuve) un atelier de production subsidié (plus de 92 000 € en 2023), lequel introduit des dossiers à la Commission du Cinéma, créant une forme de « concurrence déloyale » vis-à-vis de structures privées, grimace un producteur bruxellois. Ils siègent aussi, via Luc, au conseil d’administration du cinéma Palace, l’un des plus solidement subsidiés en FWB (150 000 € par an).
Mais pas loin du pouvoir qu’exercent ceux-là se trouve un homme omniprésent dans le cinéma belge francophone depuis le début des années 90, lorsqu’il fonda sa société de production, Artémis : Patrick Quinet. Le Hutois était alors l’un des pionniers d’un secteur surtout occupé par les réalisateurs-producteurs de la grande époque : les Andrien, Corbiau et, déjà, Jaco Van Dormael. « Il a contribué, raconte un observateur plutôt admiratif, à professionnaliser la production audiovisuelle ».
Il a même fait plus que cela puisque c’est en grande partie son travail qui favorisera la création du tax shelter sous Didier Reynders. Un système d’exonération fiscale destiné aux entreprises bien plus rentable qu’un jeu à gratter et qui permettra de débloquer d’importants moyens pour la production audiovisuelle belge. Mais qui nourrira aussi, nous dit-on, les jalousies. Dont celle d’un Patrick Quinet « furieux » de voir débarquer, sur ce terrain, des intermédiaires sous forme de sociétés leveuses de fonds.
Des structures « plus rapides que lui » qu’il dénoncera à de multiples reprises dans la presse puis devant le parlement fédéral lorsqu’il s’agira, en 2014, de réformer un tax shelter devenu moins vertueux, car permettant à ces sociétés de proposer à leurs clients des rendements bien trop élevés, et à elles d’engranger de plantureuses commissions, au détriment du secteur. « Patrick avait développé une haine irrationnelle contre ces structures, parce qu’il voulait être le »roi du pétrole », celui qui profiterait le plus du tax shelter », reprend notre observateur.

Dans un « Marianne Belgique » de janvier 2014, Olivier Destrebecq avait ciblé Patrick Quinet alors que ce dernier travaillait à une réforme du tax shelter: l’arroseur arrosé? ©Marianne Belgique
Mais le chasseur avait, semble-t-il, des allures de braconnier. Et dans une interview donnée à Marianne Belgique, Patrick Quinet sera lui-même traité publiquement de « fraudeur » par Olivier Destrebecq, député fédéral MR, qui lui reprochait d’avoir, comme d’autres, monté sa propre structure de tax shelter (Taxshelter.be). Et d’avoir recours… aux mêmes pratiques que celles qu’il dénonçait. En 2017, il finira d’ailleurs par céder 70 % des parts de cette société, dont il reste administrateur délégué, à Publifin.
De quoi entretenir les rumeurs persistantes autour de ses liens avec le monde des affaires liégeois. Mais pas de l’empêcher de rester l’un des « boss » de la place, avec des réseaux qui s’étendent bien au-delà de sa société de production, et dont il use à loisir : il reste, aujourd’hui, membre des conseils d’administration du cinéma Palace (c’est son projet de reprise qui avait été validé, en son temps, par la Fédération Wallonie-Bruxelles), de l’Académie Delvaux (organisatrice des Magritte) et de la Cinematek.
En 2018, Stéphane Moreau avait enfilé son plus beau costume pour assister aux Magritte du cinéma, organisés par l’Académie Delvaux, que préside Patrick Quinet. Un an plus tôt, le producteur hutois avait cédé 70% des parts de sa société de récolte de tax shelter au sulfureux homme d’affaires liégeois, via Publifin.
©JC Guillaume
« Ça lui permet, relate un autre contact, d’avoir plein de petits soldats à envoyer à gauche et à droite. » Au sein, par exemple, de la Commission du Cinéma, ou du jury chargé de départager les projets soumis au fonds productions légères du CCA. « La différence avec Jeanne Brunfaut, continue le même contact, c’est que celle-ci pense d’abord à l’intérêt général du cinéma. Lui pense d’abord à ses propres intérêts. »
Patrick Quinet a, disent certains, perdu de son influence ces dernières années, cédant ainsi la présidence de l’UPFF, la très puissante Union des producteurs de films francophones, à un autre Liégeois, Jean-Yves Roubin (fondateur et patron de la société de production Frakas). Il a aussi annoncé, ce vendredi, démissionner de la présidence de l’Académie Delvaux pour céder le témoin à la « nouvelle génération » (Kassandra Decloux ou Delphine Mougenot, respectivement coordinatrice et secrétaire générale de l’UPFF?) Un pas de côté que beaucoup réclamaient, chuchote-t-on, tant il a su, avec les ans, entretenir ses inimitiés aussi bien qu’il a su soigner ses amitiés : « Par son comportement, il a créé des bombes. Il ne pas faut s’étonner si, un jour, l’une ou l’autre finit par exploser », conclut un cinéaste pas très fan.
Malgré nos sollicitations, Patrick Quinet n’a pas souhaité répondre à nos questions.
28 refus en 28 ans de carrière : Philippe Reypens, cinéaste maudit et drôle de recordman
NOTRE ENQUÊTE | Dans la famille des grands pestiférés du cinéma belge francophone, le Bruxellois de 55 ans se pose là. Ses documentaires, finalement réalisés sans financement du CCA, ont pourtant parfois connu une belle carrière.
Nous sommes en 2004. La France n’a d’yeux que pour Les Choristes, la comédie dramatique et musicale de Christophe Barratier. En coulisses se joue pourtant une triste affaire qui va changer à jamais la vie et la carrière de Philippe Reypens. Jeune cinéaste, cet ancien choriste et étudiant en journalisme de l’ULB a débuté une prometteuse carrière de réalisateur quelques années plus tôt en produisant et tournant un documentaire et un court-métrage sur le thème des manécanteries (des écoles de chant choral pour jeunes garçons) pour lesquels il n’avait pas reçu le soutien du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel.
Brisé par « Les Choristes »… et un producteur belge
Des obstacles qui n’avaient pas empêché L’or des anges et Un peu de fièvre de connaître les joies d’un succès en télévision, avec des diffusions sur la RTBF, Arte, France 3, Canal + Belgique, Radio Canada ou encore Canvas. Ni découragé le Bruxellois, qui, ne recevant pas le soutien espéré en Belgique et nourrissant l’ambition de réaliser un premier long-métrage sur ses thèmes de prédilection (la musique classique et le chant), se tourne alors vers la France et Jacques Perrin, qui avait exprimé dès 1996 son intérêt pour son travail.
La suite, on la connaît : l’incroyable success story d’un film vu par près de 9 millions de Français et réalisé par son neveu, Christophe Barratier. « Et dire qu’en Belgique, se souvient Philippe Reypens, on m’avait dit que mes histoires n’intéresseraient que des bonnes sœurs et des curés… »
L’année de la sortie en salle des Choristes, un éditeur parisien manifeste son désir de rassembler les œuvres du Belge dans un DVD intitulé Le monde des choristes. Le jour de sa sortie, l’offensive judiciaire est déclenchée : Galatée Films, la société de Jacques Perrin, saisit le tribunal civil de Paris pour parasitisme et atteinte à la marque Les Choristes, Philippe Reypens n’ayant jamais, rapportent-ils, « utilisé le mot »choristes » dans les titres de ses œuvres. ».

« L’or des anges », un documentaire signé Philippe Reypens et sorti en 1998. ©King’s Group
Choqué par cette attaque contre son éditeur, le réalisateur belge ne se laisse pas faire. Et intente à son tour une action en justice contre Galatée Films, estimant par ailleurs que plusieurs des scènes des Choristes présentaient de troublantes ressemblances avec des passages présents dans ses deux films. « On m’avait dit que s’il y avait un procès, je ne ferais plus jamais de cinéma. J’avais 34 ans, je n’y ai pas cru, mais… »

C’est le journal « Le Soir » qui avait révélé l’affaire en novembre 2004 ©Le Soir
Mais le cauchemar se poursuit pour Philippe Reypens, qui enchaîne effectivement refus sur refus : aucun financement ne lui est accordé jusqu’en 2008 et 2009, lorsque, bénéficiant d’un jury plus favorable, il reçoit coup sur coup une aide à l’écriture puis à la production pour un long-métrage. L’histoire d’une évasion à l’Ouest dans le milieu choral du temps de la guerre froide, avec un casting international, dont Matthias Schoenaerts : « Le plus beau jour de ma vie ». Puis le pire quand, trois ans plus tard, il doit rendre l’aide, faute d’avoir pu concrétiser son projet, piégé par des manœuvres de producteurs étrangers ayant approché la production belge.
On a volé ma carrière
Philippe Reypens, réalisateur contrarié
Il comprend alors ce qu’il pressentait déjà : le « petit monde » du cinéma belge a juré sa perte. Ou, du moins, un producteur encore très influent aujourd’hui et possédant, tout comme certains de ses confrères, des intérêts de coproduction avec l’étranger, en France notamment. La suite ne sera plus qu’une longue liste de refus : en 28 ans de carrière, Philippe Reypens essuiera un total de 28 non, pour 31 dossiers introduits. Pas loin d’un record, sans doute. « On a volé ma carrière », estime-t-il aujourd’hui.
On pourrait songer, bien entendu, que c’est l’amertume qui parle. Sauf que Philippe Reypens n’a jamais cessé de tourner, et à chaque fois sans aide sélective : trois films de court-métrage de fiction supplémentaires qui connaîtront de nombreuses diffusions en télévision, en plus de récolter des prix en festivals; et même un long-métrage documentaire, Higgi, Inspiring Voices, co-réalisé avec Loïc Porcher, le portrait d’un chef de chœur anglais qui bénéficiera d’une sortie en salles, où il sera vu par 3 000 spectateurs et même d’une édition DVD chez Warner Classics. Une plutôt belle performance pour un docu autoproduit touchant à l’enseignement du chant classique. Et davantage que six des neuf documentaires sortis cette année-là après avoir été soutenus par le CCA. Ce qui n’avait pas empêché Higgi de ne pas être retenu, à l’époque, dans la présélection pour le magritte du meilleur film documentaire. Une décision, une fois encore, téléguidée par son « meilleur ennemi ».
« Le plus facile consisterait à dire que ce que je fais est mauvais, soupire-t-il. Mais aujourd’hui, j’ai 55 ans, j’ai fait mes preuves. La vérité, c’est que je pratique un cinéma qui ne correspond pas à la ligne politique et idéologique suivie depuis toujours par le Centre du Cinéma : il suffit de voir les sujets des films qu’il soutient pour comprendre… On m’a souvent reproché, en commission, de proposer un cinéma poussiéreux. Mais je ne vais quand même pas renier qui je suis : c’est le genre de film que j’aime faire depuis toujours, et j’ai démontré qu’il existait un public qui avait envie de voir ça. En Flandre, en Grande-Bretagne ou au Danemark, cette diversité est plus forte. Il est temps que ce soit aussi le cas en Fédération Wallonie-Bruxelles. »

Déborah François figure au casting du projet de long-métrage de Philippe Reypens. Samedi, elle fut aussi… présidente de la 14e cérémonie des Magritte. ©MdC2025_EmmanuelLaurent. Trophée design by Xavier Lust
Loin d’être résigné, Philippe Reypens, qui cumule un travail « alimentaire » à sa vocation, travaille depuis quelques années à un nouveau projet de long-métrage de fiction, une adaptation d’une nouvelle de Stefan Zweig pour laquelle il dispose déjà d’un casting – composé de Yannick Renier et Déborah François (mise à l’honneur cette année lors de la cérémonie des Magritte…) –, du soutien de Be tv… et pour lequel il a déjà essuyé trois refus en Commission. Hasard ou rancune? Lui n’a plus aucun doute.
« Spaak », le film qui (a) fait trembler le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel
NOTRE ENQUÊTE | Non-soutenu pour un documentaire, Willy Perelsztejn a porté l’affaire devant le Conseil d’État. Et obtenu gain de cause après un accord à l’amiable. Une issue qui semble malgré tout remettre en cause le cadre légal dans lequel travaille la Commission du Cinéma.
Les décisions rendues en Commission du Cinéma ne résonnent donc pas comme une fatalité. Pour peu, du moins, qu’on ait du temps devant soi et un bon avocat. Car le décret nouvelle gouvernance qui a institué le Conseil Supérieur de la Culture n’a pas prévu d’organe de recours pour la commission d’avis dédiée au septième art. Celle qui y siège – la Chambre de recours – n’existe que pour les opérateurs désireux, par exemple, de contester un contrat-programme ou le non-octroi d’un subside.
Il existe des provisions pour ce genre de litige
Pour les projets éconduits par le CCA, c’est donc auprès du… Conseil d’État qu’il faut se tourner. Ce qu’a précisément fait Willy Perelsztejn en 2022 après que son projet d’alors, un documentaire autour de la figure politique de Paul-Henri Spaak, a été recalé trois fois : « J’ai découvert qu’à sa place, on avait soutenu le portrait d’une philosophe d’extrême gauche porteuse de dangereuses thèses islamistes. Et à passés 60 ans, je me suis dit que je n’avais plus grand-chose à perdre, que j’en avais marre de courber l’échine devant les décisions absurdes du CCA. »
A plus de 60 ans, je me suis dit que j’en avais marre de courber l’échine devant les décisions absurdes du CCA
Willy Perelsztejn, le producteur de « Spaak »
Alors que Spaak, réalisé par Hugues Lanneau, voit néanmoins le jour, sans financement public, et fait même l’objet d’une diffusion sur la RTBF, la procédure se poursuit, longue, astreignante. Jusqu’à aboutir à un accord à l’amiable à l’initiative de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Willy Perelszjtejn et sa société, Les films de la mémoire, ne recevront pas les 60 000 € espérés au départ, mais un montant néanmoins conséquent. « Il existe, confirme Bénédicte Linard (Écolo), alors ministre de la Culture, des provisions pour les litiges juridiques. »
La victoire est double pour le producteur puisque l’avis de l’auditeur, suivi dans 90 % des cas par le Conseil d’État et que nous avons pu consulter, remet clairement en cause certaines des règles de fonctionnement de la Commission du Cinéma. Notamment la façon, déséquilibrée, dont elle est composée, la manière dont sont réparties les aides (entre longs-métrages, courts-métrages, docus, etc.) mais aussi le cadre légal dans lequel elle travaille, c’est-à-dire le décret qui définit ses activités : « C’est un décret qui est potentiellement anticonstitutionnel, commente Me Kaisergruber, avocat des Films de la mémoire lors de cette procédure. Il faudrait donc revoir le cadre légal dans lequel œuvre la commission cinéma, car il est actuellement assez imprécis quant aux garanties que ces aides soient réparties de façon équitable. »
Une transaction a été acceptée par les deux parties. Pour nous, l’affaire est clôturée
Jeanne Brunfaut, directrice adjointe du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel (CCA)
Existe-t-il, dès lors, un risque de jurisprudence, et de voir d’autres cinéastes ou producteurs éconduits saisir, eux aussi, le Conseil d’État? C’est « oui » pour M Kaisergruber. Mais « non » pour Jeanne Brunfaut, patronne du CCA : « Une transaction a été acceptée par les deux parties. Pour nous, l’affaire est clôturée. »
Mieux vaut en pleurer qu’en rire : les films de genre, les grands oubliés de notre cinéma
NOTRE ENQUÊTE | Le cinéma de genre en général, et l’humour en particulier, n’existe pas dans notre cinéma. Il est pourtant celui que plébiscite le plus le public. Peut-on concilier art et commerce ?
« La folie, disait apparemment Einstein, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent. » Il est peu probable que le physicien allemand ait songé au cinéma belge francophone quand il a été traversé par ce trait d’esprit. On peut cependant se poser la question : notre cinéma est-il fou, lui qui semble perpétuer, année après année, un cinéma social et sérieux qui, presque jamais, ne remplit les salles ?
« Moi, c’est simple, grogne Vivian Audag, le gestionnaire de deux petits cinémas de quartier, à Tamines et Couvin, les films belges, je ne les passe plus. J’ai encore eu la faiblesse de programmer Maldoror (NDLR : le dernier film de Fabrice Du Welz, largement inspiré de l’affaire Dutroux) : il a fait 12, 6 et 4 entrées puis j’ai tiré l’échelle. Et je ne reçois aucun subside : quand je n’ai pas de spectateurs, je ne gagne rien. Retirez leurs subsides aux salles qui en bénéficient, vous verrez qu’elles aussi arrêteront d’en passer. C’est bien beau de tourner caméra à l’épaule en demandant au spectateur de se mettre à la place du personnage principal. Mais parfois, ça serait bien aussi de se mettre à la place du spectateur… »
C’est bien beau de tourner caméra à l’épaule en demandant au spectateur de se mettre à la place du personnage principal. Mais parfois, ça serait bien aussi de se mettre à la place du spectateur…
Vivian Audag, patron du cinéma Caméo, à Tamines

En 2023, Zidani a célébré ses 30 ans de scène. Pour le cinéma, par contre, elle attend toujours son tour. ©Stan Arte Vizion – via Chantal Benkoski
On pourrait, également, lui poser une question toute simple, qui semble rarement traverser l’esprit de celles et ceux qui font et financent notre cinéma : qu’a-t-il envie de voir, au fond ? Et pour quels types de films se déplacerait-il davantage ? « Regardez les programmes des chaînes de télé au moment des fêtes : il n’y a que des comédies. Les gens ont envie de rire », estime Sandra Zidani.
L’humoriste de 56 ans, qui désespère d’un jour décrocher un beau rôle dans notre cinéma, « et pas juste un sixième rôle parce que le film a reçu du tax shelter », n’a pas tort. Surtout quand on examine le box-office des films belges francophones : ces dernières années, il n’a frétillé que lorsqu’il a été traversé, tel un ovni dans un ciel d’été, par une comédie : Mon ket en 2018 (143 815 spectateurs) ou Le tout nouveau testament en 2015 (291 512 spectateurs).
La loi du consensus mou
De façon plus générale, ce sont tout ce qu’on appelle les « films de genre » – comédie, mais aussi thriller, policier, polar ou horreur – qui ont bien du mal à se frayer à un chemin à travers les méandres de la création. Et, pour commencer, à se faire aider par le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel (CCA).
« Le principe même d’une commission fait souvent que c’est le projet le plus consensuel qui va être retenu, grimace Xavier Seron, le réalisateur de Chiennes de vie, une comédie à – forcément – tout petit budget. Ce qui dépasse, ce qui est clivant, sera écarté. Et il n’y a rien de plus clivant que l’humour. » Véronique Jadin, réalisatrice de L’employée du mois, autre comédie passée par la case productions légères, dit les choses autrement : « Puisque notre cinéma est fabriqué à base d’argent public, il existe une peur qu’il soit mal dépensé sur une comédie nulle. Alors, on préfère miser sur un film à thème, sur les migrants ou une autre question de société. Et si le résultat n’est pas bon, on sera moins gêné de l’avoir soutenu puisque c’était pour la « bonne cause ». »
Pour Jeanne Brunfaut, la patronne du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel, qui a mis en place des masterclass au cours desquels des réalisateurs et humoristes français (Michel Leclerc, Jean-Pascal Zadi, etc.) ont été invités à parler de leur art, la raison se trouve ailleurs : « On aimerait soutenir davantage de films de genre, et notamment de comédies, mais on en reçoit peu. »
Le cinéma de genre part avec un handicap : il n’a pas d’autre issue que le public quand le cinéma d’auteur a, lui, l’issue des festivals
Sylvain Goldberg, producteur de « La nuit se traîne »
Mais au fond, c’est un peu l’œuf et la poule : propose-t-on moins de films de genre parce qu’on ne sait pas comment en faire ou ne sait-on pas comment en faire justement parce qu’on en propose peu… et qu’on sait pertinemment qu’ils ne passeront pas le cap de la commission ? « C’est dans notre culture de faire du cinéma d’auteur, tranche Michaël Goldberg. Je dirais même qu’avec la France, nous sommes la cinéphilie mondiale. Et cette culture fait que naturellement, c’est plus facile pour un cinéaste belge d’adopter ses codes et d’être compris par ses pairs. Le cinéma de genre peut se développer, mais ça va prendre plus de temps. Aussi parce que le cinéma de genre part avec un handicap : il n’a pas d’autre issue que le public quand le cinéma d’auteur a, lui, l’issue des festivals. »
Le producteur belge sait de quoi il parle, lui qui a produit, en 2024, La nuit se traîne, un thriller bruxellois explosif en forme d’exception dans notre paysage cinématographique, d’ailleurs désigné Magritte du meilleur film ce samedi soir. Il met aussi le doigt sur un problème que soulève à son tour Didier Lombaert, responsable programmation chez Kinépolis, et souvent obligé de mettre une fin prématurée à la carrière de nos films dans les complexes dont il s’occupe : « En Flandre, on fait un cinéma qui vise le public ; en Wallonie, on vise les festivals. »
En Fédération Wallonie-Bruxelles, on veut continuer à ne faire que de la culture avec un grand C. À force, ça en devient incestueux
Michel Houdmont, producteur et professeur à l’IAD
Cette dichotomie n’est peut-être pas une fatalité pour autant, ce que le sacre de La nuit se traîne semble confirmer : Michel Houdmont, qui a travaillé pendant plus de vingt ans comme producteur en Flandre avant de devenir professeur à l’IAD, est convaincu que notre cinéma peut suivre l’exemple du cinéma flamand sans se renier. À condition de le vouloir : « Avant le tax shelter et les moyens qui vont avec, on faisait ce que la Fédération Wallonie-Bruxelles fait aujourd’hui : petits budgets, petits films, souvent sociaux, et on essayait de se faire remarquer avec ça. Les télévisions flamandes se sont alors lancées dans la fiction. Et ça a bouleversé notre paysage audiovisuel. »
Boostée, la Flandre a créé ce qu’on appelle les films « crossover ». Une sorte de voie du milieu, faite de films destinés à combiner ambitions artistiques et commerciales. Et où s’est par exemple épanoui un cinéaste comme Stijn Coninx (Daens, Niet Schieten). Michel Houdmont : « Avant, on faisait 90 % de films plus exigeants, aujourd’hui ça ne dépasse pas les 20 %. » Ce qui, soit dit au passage, n’a pas empêché un réalisateur comme Lukas Dhont d’être sélectionné (et primé) à Cannes pour Girl.
La Flandre a pris le train du tax shelter, la Wallonie a pris son argent
L’ex-producteur, parvenu à créer un cours de… production créative à l’IAD, se veut dès lors assez sévère avec la politique menée côté francophone : « La plupart des fonds publics d’aide à la création audiovisuelle fonctionnent avec des commissions et une administration derrière. Et tous ces gens aimeraient bien prendre la place des producteurs. C’est humain aussi. Mais ce que j’observe du côté francophone, c’est… qu’ils y arrivent plus ou moins. Avec les résultats en salles que l’on connaît. Les Anglo-Saxons réfléchissent tout le temps à leur public, eux : comment créer l’émotion dans cette cible ? Comment plaire ? Comment faire passer mon message sans ennui ? Mais c’est très mal vu de parler de ça en Fédération Wallonie-Bruxelles, où l’on veut continuer à ne faire que de la culture avec un grand C. Sauf que pour ces films-là, il n’y a plus de public qu’en festival, alors qu’on continue à pomper à fonds perdu des deniers publics pour les réaliser. Ça devient incestueux : ceux qui les font vont voir ceux de leurs collègues. »
Je n’ai jamais compris cette concurrence sur un mouchoir de poche entre deux ou trois opérateurs qui distribuent de l’argent ou des subsides
Alda Gréoli (Les Engagés), ex-ministre de la Culture

En 2008, « L’orphelinat », de Juan Antonio Bayona, avait participé à la révolution intérieure d’un cinéma espagnol qui avait su, alors, se convertir au genre. ©Wild Bunch
En résumé, quand la Flandre a pris le train du tax shelter, la Wallonie s’est contentée, elle, de prendre son argent. Se calquer sur le modèle flamand impliquerait, outre un évident changement idéologique, une nouvelle mutation institutionnelle puisque côté flamand, le VAF, l’équivalent de notre CCA, travaille en lien étroit avec Screen Flanders, leur Wallimage à eux. Les deux organismes partagent même leurs locaux, boulevard Bischoffsheim, à quelques encablures des… cabinets ministériels de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
Quand elle y occupait le bureau de la ministre de la Culture, Alda Gréoli (Les Engagés) était d’ailleurs favorable à une fusion entre le CCA et Wallimage, pour peu que la fusion « aille vers la FWB » : « Je n’ai jamais vraiment compris, reprend-elle, cette concurrence sur un mouchoir de poche entre deux ou trois opérateurs qui distribuent de l’argent ou des subsides. Ça empêche, de mon point de vue, toute rencontre entre cinéma d’auteur et un cinéma un petit peu plus commercial. »
Quelle que soit la méthode, il semble urgent d’offrir un nouveau visage à notre cinéma, comme ont su le faire, en leur temps, ses pendants espagnol et coréen. Et d’enfin, lui dégoter un public ? « On devrait au moins essayer, soupire Véronique Jadin. Et je ne pense pas que ça nuirait à la qualité d’ensemble puisque, franchement, les drames pas bons, on peut s’en passer, non ? »
Les humoristes sont prêts : « Deux mondes qui s’ignorent »
Depuis 2023, l’humour est un secteur culturel subventionné, lui aussi, qui possède son rond de serviette à la Chambre de concertation des arts vivants. Avide, aussi, de découvrir le monde du cinéma, qui ne le sollicite guère.
Une anomalie dans un pays dont l’humour est tellement vanté à l’étranger, et à laquelle Vincent Taloche, le président de la Fédération belge des professionnels de l’humour (FBPH), aimerait remédier. Il a donc répondu favorablement, voici quelques semaines, à une invitation de la Sabam, qui souhaitait réunir les deux milieux lors de deux rencontres censées briser la glace, et lors desquelles ils ont pu discuter avec (entre autres) le producteur Patrick Quinet (Artémis).
Ils sont peut-être plus lents à réagir dans le cinéma belge…
Vincent Taloche, humoriste et président de la FBPH
L’humoriste en est ressorti mitigé : « Dubosc, Arthus, etc. : en France, on voit que les humoristes accèdent plus facilement au cinéma, et peuvent même réaliser des films. Chez nous, c’est plus compliqué, alors qu’on voit bien que le public semble de plus en plus friand de notre travail. Ils sont peut-être un peu plus lents à réagir dans le cinéma belge… Je ne ressens aucun mépris de sa part, mais on a l’impression de deux mondes qui s’ignorent. » Notons toutefois que Guillermo Guiz prépare actuellement son premier film, soutenu par la maison de production Versus de Jacques-Henri Bronckart.
RTL attentif
Du côté des télévisions, aussi, on attend du cinéma belge francophone qu’il investisse davantage dans la comédie et s’appuie sur la popularité de nos humoristes : « Il faut créer une dynamique, »évangéliser » l’industrie, insiste Eusebio Larrea, responsable coproduction chez RTL Belgium, pour que les auteurs comprennent que nous voulons soutenir des œuvres qui correspondent à notre public et nous permettent de vendre de la pub. Nous voulons, autant que possible, être présents dès l’origine des projets. Nous travaillons d’ailleurs en ce moment sur deux comédies en développement long-métrage. »
Notre cinéma manque-t-il de diversité ? Dis-moi ce que tu regardes…
NOTRE ENQUÊTE | Le spectateur boude-t-il notre cinéma parce qu’il ne s’y reconnaît pas ? La diversité est un enjeu désormais pris au sérieux. Trop, estiment même certains. Et a priori, ils ont tort.
S’il lui arrive de dysfonctionner, le cinéma belge francophone a parfois aussi le mérite de se poser de bonnes questions. Depuis 2018, la diversité est ainsi au cœur de ses réflexions, et de celles du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel (CCA). C’est alors, en effet que l’organe de financement et de régulation de la Fédération Wallonie-Bruxelles a demandé à Sarah Sepulchre de mener une analyse genrée des œuvres audiovisuelles produites et réalisées avec son soutien.
« La société, se souvient la professeure de l’Université catholique de Louvain, commençait à être traversée par des questions liées au genre, et c’est d’abord sur ce sujet que nous avons axé notre travail. Il s’est ensuite logiquement élargi, en même temps que notre méthode s’affinait, pour se pencher sur des questions d’origine, d’âge, de classe sociale, mais aussi de validisme, d’orientation sexuelle, de religion et même, depuis peu, des questions liées à la corpulence des personnes représentées. »
Après six années, de grandes tendances apparaissent, même si elles évoluent « en fonction des années et des projets », relate Sarah Sepulchre, qui insiste sur le fait qu’elle n’est pas là pour « donner des instructions ». « Je brosse, ajoute-t-elle, un portrait-robot de notre cinéma sur ces questions. Et on voit effectivement des tendances : une prédominance des personnages blancs, ou le fait que lorsqu’une religion est abordée, c’est souvent l’islam, et souvent dans des films liés au terrorisme ou à la radicalisation, comme encore récemment avec Amal. »
On représente souvent les gens noirs comme aimant faire la fête, ou du sport. mais pourquoi ne pourraient-ils pas être banquiers?
Yamna Atlassi, coach en diversité pour le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel
Yamna Atlassi, une coach en diversité également employée par le CCA pour conseiller les cinéastes bénéficiaires d’une aide à l’écriture depuis 2022, est là pour éviter à certains créateurs, de basculer dans ces clichés parfois trop faciles : « Ce qui compte, ce n’est pas tant l’obligation de recourir à la diversité dans un film, puisque la diversité est, par définition, partout. Je ne suis pas là, non plus pour établir une check-list ou imposer un casting Benetton. Non, ce qui importe, c’est la façon dont on va dépeindre les personnes concernées. Par exemple, on va souvent représenter les gens noirs comme aimant faire la fête, ou du sport. mais pourquoi ne pourraient-ils pas être banquiers ? »
Wokisme contre quotas
Ces constats peuvent-ils expliquer, en partie, la raréfaction du public qui se rend dans les salles voir le cinéma belge francophone ? En clair : ne pas se sentir représenté à l’écran peut-il nous pousser, ou non, à regarder un film ? L’immense succès bruxellois des Barons, en 2009, ou celui plus récent de La nuit se traîne, entièrement tourné dans la capitale, tendent à le prouver. Certains craignent toutefois les dérives d’une recherche à tout crin de la diversité, qu’a manifestement et lourdement appuyée le cabinet de la précédente ministre de la Culture en FWB, Bénédicte Linard : « Ils ont imposé, relaie un témoin direct de cette évolution, un féminisme aveugle et des critères woke qui font s’arracher les cheveux de tous les membres de la Commission du Cinéma. » « Mais c’est comme la question des quotas : peut-être faut-il en passer par là », soutient, précisément, l’un de ses membres.

Kadija Leclere (« Le sac de farine ») est l’une des rares réalisatrices belges issues de l’immigration. Mais elle n’a plus tourné depuis… 2012 ©JC Guillaume
L’institut Geena Davis (que préside l’actrice) a d’ailleurs publié, voici quelques années, une étude venue prouver que les femmes avaient moins envie de voir un film dans lequel elles ne se reconnaissaient pas.
Ce qui amène une autre question, et à passer de l’autre côté de la caméra : qui écrit et qui réalise nos films ? « Il y a zéro critique de ma part, assure Sarah Sepulchre, mais il est évident qu’on raconte une histoire à partir de qui on est, de notre vécu. » La diversité doit donc aussi s’inviter au sein des équipes de tournage : « Oui, et ça commence à changer, observe Yamna Atlassi. D’un autre côté, un homme doit conserver le droit de raconter l’histoire d’une femme, par exemple. Le vrai enjeu, c’est finalement la façon dont vous allez le faire. »
Un cinéma trop bruxellois ? « Comme si on venait de Mayotte »
Si l’on considère que le spectateur aime voir des films dans lesquels il peut se reconnaître, il faut donc que les équipes techniques et créatives soient empreintes, elles aussi, de diversité. C’est une mission à laquelle s’attelle notamment le collectif « Elles font des films », qui œuvre à un cinéma permettant de donner une voix aux femmes et à toutes les personnes « minorisées ».
On a besoin de profils moins « dominants » en Commission
Mathieu Frances, président de l’Association des scénaristes de l’audiovisuel (ASA)
Le renouvellement des membres de la Commission du Cinéma, celle chargée de choisir les projets que financera le CCA, est donc un enjeu majeur, dont on est par exemple conscient du côté de l’ASA, l’Association des scénaristes de l’audiovisuel : « Il est de notre devoir, reconnaît son président Mathieu Frances, de communiquer l’appel à candidatures émis par le CCA à des profils moins « dominants » dans les commissions. Et je ne parle pas uniquement d’origine ethnique ou culturelle, mais aussi de classes sociales, de stopper une sorte de « bruxellocentralisation ». Les gens qui sont dans la commission n’y sont pour rien, ils y vont de bon cœur, et sans a priori, mais si on menait une étude poussée, on verrait qu’il y existe fort peu de diversité. »
La difficulté d’être un « provincial »…
Un sentiment partagé par certains cinéastes : « Tous ces gens vivent et siègent à Bruxelles, raconte l’un d’eux sous couvert d’anonymat. Et quand tu t’y présentes en tant que « provincial », c’est comme si tu venais de Mayotte, alors que tu es juste de Charleroi ou de Namur. »
Du côté des exploitants aussi, cette discrimination qui ne dit pas son nom produit ses effets, comme l’explique Vivian Audag, qui gère un cinéma de quartier à Tamines, dans la Basse-Sambre : « Les gens qui sont eux-mêmes dans la précarité n’ont en général pas envie de payer 7 balles pour voir un film qui va leur rappeler leur quotidien. Et pour eux, que ça se passe à Bruxelles, à Paris ou à New York, c’est chou vert et vert chou. C’est différent à Rixensart, par exemple, où vous pouvez leur passer un film tchèque sous-titré, il y aura toujours du monde. Et pour eux, Bruxelles, c’est juste à côté. »
Ce que confirme volontiers Alexandre Kasim, le patron du Ciné Centre de Rixensart. Il y ajoute même un biais presque sociologique : « Le Ciné Centre ou L’Étoile, dont je m’occupe également à Jodoigne, sont fréquentés par des gens un peu « privilégiés » du point de vue pouvoir d’achat et consommation culturelle. C’est différent, c’est vrai, de ce qu’on peut connaître dans la province plus « profonde ». »
Le cinéma belge francophone est aussi confronté à la précarité, et c’est un peu de sa faute : doit-on tourner à tout prix ?
Depuis 2020, Pauline Duclaud-Lacoste ne sait plus où donner de la tête : l’ASBL Feed the Culture, qu’elle a créée en période de crise sanitaire pour subvenir aux besoins primaires des acteurs et actrices du milieu culturel, a déjà distribué plus de 3 000 repas. Et chaque samedi, devant son petit local sans chauffage du passage Rogier, ce sont des dizaines de nécessiteux qui font la file pour récupérer des invendus issus de la grande distribution.
Travailler plus pour gagner moins
« Le Covid a eu de grandes conséquences sur le secteur culturel, raconte ce petit bout de femme énergique, par ailleurs descendante directe de… Georges Méliès. Les gens pensaient que, par une opération du Saint-Esprit, tout allait redevenir comme avant. Mais la consommation de la culture a beaucoup changé, les cartes ont été rebattues. Et la crise économique est venue se greffer là-dessus. »
Résultat : la culture, elle aussi éparpillée au sein d’une grande lasagne institutionnelle (au fédéral le statut d’artiste, aux Régions l’économique, aux Communautés la politique culturelle), a difficilement encaissé le double choc, poussant dans la précarité une population encore trop souvent vue comme une vilaine profiteuse, vivant aux basques du chômage ou de subsides publics.
Comment penser à l’intérêt général quand on doit déjà survivre? Leur priorité n’est pas d’être bankable, c’est de manger
Pauline Duclaud-Lacoste, fondatrice de Feed the Culture
« On pourrait leur reprocher de ne pas s’être réunis pour lutter, mais tous ces gens sont épuisés, insiste Pauline Duclaud-Lacoste. Et comment penser à l’intérêt général quand on doit déjà songer à survivre ? Leur priorité, ce n’est pas d’être bankable, c’est de manger. »
Tous les secteurs sont représentés parmi ces précaires de la culture. Et l’audiovisuel n’échappe pas à la règle : « On a même accueilli, grimace la responsable de Feed the Culture, un lauréat du Festival de Cannes pendant un peu plus d’un an. » Comme quoi, dans ces métiers « intrinsèquement précaires », la gloire et la vulnérabilité sont parfois voisines de palier.
Ariane (prénom d’emprunt), une bénéficiaire de ce système solidaire qui étudie le cinéma dans une école de la capitale, approuve dans un sourire, un thé brûlant calé entre les mains : « Je travaille dans un café pour payer mon loyer, ce qui me fait parfois rater des cours obligatoires. Il me pompe déjà 500 € sur les 800 € que je gagne par mois. Heureusement qu’il y a Feed the Culture. Mais malgré ça, je suis en mode survie, c’est une grosse charge mentale. »
Que cette jeune femme d’une bonne vingtaine d’années soit étudiante n’est pas anodin : il se trouve que la Belgique compte beaucoup d’écoles – INSAS, IAD, La Cambre, INRACI, etc. – qui forment, c’est logique, beaucoup de futurs professionnels des métiers du cinéma. Et parmi eux de nombreux étrangers – Français pour l’essentiel – qui tendent à rester travailler chez nous. Trop ? Michel Wouters, professeur à l’IAD, et qui en fut longtemps le directeur, n’est pas de cet avis : « Qu’ils soient Français n’est pas un problème : c’est l’Europe, il faut jouer le jeu. Non, si précarité il y a, elle est plutôt à aller chercher du côté des techniciens, qui doivent travailler sur des productions aux budgets de plus en plus rabotés. »
Il y a des employeurs malhonnêtes. Mais eux-mêmes ont souvent le couteau sur la gorge, parce qu’ils n’ont pas les financements
Une responsable de Hors Champ
Une responsable de l’ASBL Hors Champ, qui représente les techniciens du secteur – monteurs, preneurs de son, etc. – au sein de la Chambre de concertation du cinéma, abonde dans ce sens : « Nous ne sommes pas si nombreux que ça sur le marché, ça dépend des moments : nos métiers sont par nature intermittents. Et le tax shelter – et plus globalement les grosses coproductions tournées en Belgique – nous permet de travailler, sinon beaucoup, au moins suffisamment. »
Mais pas toujours avec une rémunération à la hauteur de l’investissement : « On n’est pas, embraie un autre représentant de l’association, dans un milieu sans tension sociale. C’est un monde très compétitif, où on se retrouve à accepter des conditions de travail qui ne sont pas convenables. Le cinéma souffre de cette espèce de cercle vicieux qui s’est enclenché il y a déjà longtemps quand, pour faire des économies, on a par exemple accepté de réduire le temps de travail prévu pour un film. Et c’est quand même difficile de bien faire son travail en moins de temps. »
Un éléphant dans une Deux Chevaux
Les techniciens sont néanmoins conscients des difficultés rencontrées par les producteurs eux-mêmes : « Il y a des employeurs malhonnêtes, qui ne respectent pas la législation ou notre convention collective, reprend notre première interlocutrice. Mais on ne peut pas parler de « requins » non plus. Parce qu’eux-mêmes n’ont, bien souvent, pas les financements nécessaires. Ils ont un couteau sous la gorge, et il est devenu « normal » que la variable d’ajustement, ce soient les travailleurs. » Une idée avec laquelle ils ne sont pas d’accord. Difficile de vraiment se plaindre, toutefois : « Les gens ont extrêmement peur. Notamment d’être ‘ »blacklistés », et de ne plus pouvoir travailler ensuite. »
Pas étonnant, dans ce contexte, que chez Hors Champ, on n’apprécie que modérément la création, au sein même du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel (CCA) de la Fédération Wallonie-Bruxelles, d’un fonds destiné aux « productions légères », qui n’offre qu’une aide à la production de désormais 150 000 € aux projets retenus, dessinant ainsi les contours d’un tout petit budget (voir ci-contre). Avec les contraintes économiques et salariales que cela suppose pour l’équipe technique : « Faire un film, ça a un prix. Et si vous ne mettez pas ce prix-là, c’est au détriment de tout le monde, mais aussi de la qualité du film. Que l’administration entérine cela dans un statut à part entière, c’est un non-sens complet. »
On croit encore trop souvent que ce qui compte, c’est de faire des films à tout prix. Mais à l’arrivée, ça ne sert personne, même pas les films eux-mêmes
Un responsable de Hors Champ
Xavier Seron, parvenu à monter une comédie via le fonds « productions légères » avec Chiennes de vie, film d’ailleurs en lice pour six Magritte samedi dernier, comprend ces réticences. Il défend toutefois l’idée. Moins sa mise en pratique : « Il y a des barèmes, on les respecte. Mais c’est comme si vous essayiez de mettre un éléphant dans une Deux Chevaux : on tente de faire tenir le tournage en 20 jours, donc on va se mettre d’accord avec l’équipe pour peut-être prester 9 heures quotidiennement, au lieu de 8. Et au final, quand on additionne les heures supplémentaires, ça correspond certainement aux jours qui nous manquaient pour tourner le film. C’est la passion qui fait le reste. »
« Je comprends, conclut notre contact chez Hors Champ, que le principe de ces productions discount permette de monter des projets plus rapidement que via la filière classique. Mais elles sont encore et toujours basées sur cette vieille conception qui veut que ce qui compte, c’est de faire des films à tout prix. Eh bien non, pas à n’importe quel prix. Parce qu’à l’arrivée, ça ne sert personne. Et ça ne sert pas la culture non plus. »
Productions légères : quand notre cinéma se la joue discount… et que l’administration fait de la récup
NOTRE ENQUÊTE | En recyclant le projet « Cinéastes Associés » soutenu en son temps par Fadila Laanan (PS), le CCA a mis en place un fonds de soutien pour les films fragiles qui échappe aux règles de sélection en vigueur pour la filière « classique ».

Vincent Lannoo en 2019 ©Eda
C’est l’histoire d’un projet soutenu, en son temps, par Fadila Laanan, lorsqu’elle était ministre de la Culture en Fédération Wallonie-Bruxelles (2004-2014). Pour mieux soutenir une initiative émanant de quelques cinéastes zélés (Frédéric Sojcher, Vincent Lannoo, etc.), la socialiste avait accordé un subside à un projet baptisé « Cinéastes Associés ». L’objectif ? Réaliser, chaque année, deux longs-métrages avec un « microbudget ». Et permettre à des films qui n’auraient jamais existé via la filière classique de voir le jour, à l’instar du Miss Mouche de Bernard Hallut, seule réalisation du créateur de l’univers de Bla-Bla.
Le concept vous fait penser à quelque chose ? Bien vu : depuis 2017, le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel (CCA) a monté son propre projet « low budget » avec le fonds « productions légères ». Et en « oubliant » de préciser où il avait pu dénicher une idée aussi originale, y compris lorsqu’il s’est agi pour Jeanne Brunfaut, patronne du CCA, de l’étaler en long, en large et en travers dans Les Cahiers du Cinéma en novembre dernier. L’un des réalisateurs à l’origine du projet « Cinéastes Associés » n’avait pas besoin de ça pour la trouver saumâtre : « Voilà comment une initiative qui marchait a été cassée pour se retrouver dans les mains du système », résume-t-il anonymement.
Ce qui est dommage, c’est de s’attribuer tout le mérite, et de ne pas avoir l’honnêteté intellectuelle de rappeler que ce fonds a été construit sur ce que nous avions mis en place
Frédéric Sojcher, réalisateur et à l’origine du projet « Cinéastes Associés »
Frédéric Sojcher, un de ses comparses de l’époque, se montre plus mesuré : « Nous étions tous bénévoles, et nous n’aurions plus été capables de porter ce projet longtemps, avec nos agendas respectifs. Toute la partie sélection et suivi se faisait sur notre temps personnel. Ce qui est dommage, dans le cas du fonds productions légères, c’est de s’attribuer tout le mérite, et de ne pas avoir l’honnêteté intellectuelle de rappeler qu’il a été construit sur ce que nous avions mis en place. J’aurais préféré, aussi, qu’il existe en dehors du CCA, et indépendamment de lui : ça aurait constitué un guichet supplémentaire. Mais pour le reste, je suis heureux de cette initiative, qui permet à des œuvres plus fragiles d’exister. »
L’ombre du Palace plane sur le jury
Ou, comme le disait Jeanne Brunfaut dans notre édition de lundi, de « faire émerger de nouvelles sociétés de production et de les aider à se consolider ». Cela n’a pas empêché cinq maisons de production parmi les plus soutenues ces dix dernières années par la Commission du Cinéma de se voir attribuer 8 aides (de 100 000 à 150 000 €) sur les 31 attribuées dans le cadre du fonds productions légères depuis qu’il existe (2017).
Tout le monde sait que le programmateur du Palace est le petit soldat de Patrick Quinet
Un producteur
Plus embêtant : la façon dont le jury chargé de sélectionner les projets est constitué. « C’est l’administration, nous dit Jeanne Brunfaut, qui fait une proposition au cabinet (NDLR : de la ministre), puisque le jury change chaque année. » Mais en réalité, c’est loin d’être le cas et on a surtout l’impression que ce fonds et son jury ont été noyautés par le cinéma Palace, un complexe subsidié par le CCA que dirige Éric Franssen, le… mari de Jeanne Brunfaut. Ainsi, Nicolas Gilson, son programmateur, a-t-il fait partie de cinq des six derniers jurys chargés de statuer. Il a notamment cumulé les jurys 2022 et 2023, comme trois autres de leurs membres, ce qui n’est pas neutre. Notons aussi que Julie Frères y a représenté à deux reprises (2021 et 2023) l’atelier de production (subsidié) Dérives des frères Dardenne, alors que le cadet (Luc) siège au conseil d’administration du Palace. Tout comme un certain Patrick Quinet, le très influent patron d’Artémis Production, largement évoqué dans notre article de lundi matin. « Et tout le monde sait que Nicolas Gilson (NDLR : aussi membre de la Commission du Cinéma) est le petit soldat de Quinet », dénoncent, presque à l’unisson, deux de nos informateurs.
Bref, là où la Commission du Cinéma est bien obligée de suivre des règles balisées par voie décrétale, le fonds productions légères semble, lui, faire son petit marché comme il l’entend pour composer son jury, et suivre des règles qui lui sont propres. Avec les suspicions que ça peut générer… et que ça génère évidemment.
Un webdocumentaire de / février 2025
Journaliste : Michaël Degré
Développeur : Cédric Dussart





















